Dans un carré privilégié, situé sur la Vdn de Dakar, Élage nous reçoit avec la gaité d’un frère retrouvé. C’est l’heure douce du repas de midi. Autour d’une assiette de poissons frits, encore fumante, son garçon juché à califourchon sur une de ses jambes. Rien ne presse. Pour avoir été au Canada pendant longtemps, il consomme le mets goulument comme s’il n’allait jamais y gouter encore. C’est à Dakar, aux Hlm, « moom sa réew » a-t-il précisé, fier, qu’Élage a vu le jour.
Hlm, dans ses artères fécondes d’ambiance, d’effervescence artistique et de gaité, Èlage a tendu l’oreille, pour interroger, non sans rechigner, l’essence du battement des tambours et des chants. « J’ai toujours été absorbé par le rythme. C’est à travers la radio, qui ne me quittait jamais, que cet amour s’est instillé en moi. J’y écoutais Youssou Ndour, Baaba Maal, même s’il chante en pulaaar, Thione Seck etc. », renseigne l’artiste. Ce qui n’était d’abord qu’un dérivatif à l’école, une échappée belle entre deux pages de devoirs, devient, crescendo, le centre de gravité de sa vie. Élage n’aimait pas vraiment l’école.
Ce qu’il aimait, c’était le djembé, ce qui vibrait et qui résonnait dans le ventre. « Pour moi, la rue et la radio étaient plus palpitantes que l’école. Je ne voyais pas l’intérêt. » Et de raconter, hilare, comment il a insulté la gouvernante, simplement parce qu’elle lui souhaitait bonne chance pour l’entrée en sixième. Et le sort en est jeté L’enfant, déjà, était ailleurs. Après l’examen, il prend une décision radicale, celle d’abandonner les études. Ses parents ne s’y opposent pas vraiment. On le laisse faire.
Il cherche, il tâtonne, puis se laisse entièrement happer par les percussions. Dans ces années d’école sans école, Élage s’invente une discipline à lui, faite de bouteilles, de boîtes de conserve, de tambours improvisés et de copains tout aussi passionnés. « On faisait ça pour le plaisir », dit-il. Rien n’était calculé, mais tout sonnait juste. Ce n’était qu’un jeu, au début. Et pourtant, ce jeu allait tracer sa route. Un jour, le petit Élage, enjoué, endosse un rôle, et le voilà parti. Affublé d’un rien, mais habité d’un tout. Il rêvait d’intégrer le ballet du Théâtre national Daniel Sorano. Le destin en a décidé autrement, mais le rythme, lui, ne l’a jamais quitté. Il apprend pendant quelques temps l’electricité-batiment, puis vire à cent degrés vers les percussions.
Le soir, après ses journées bien remplies, il se rendait inlassablement au Centre culturel Blaise Senghor. C’était là, dans cette institution phare de la vie culturelle dakaroise, qu’il affinait son art, répétant, improvisant, puisant dans l’énergie collective des artistes qui, comme lui, rêvaient d’horizons plus larges. Sa première grande expérience internationale arriva en 1994, il prit l’avion pour la Suisse avec le groupe de percussion Dougoufana, offrant au public européen la puissance et la subtilité des rythmes africains. Une œuvre magistrale faite de voix et de tambours Ce premier voyage ouvrit la voie à d’autres aventures scéniques. Deux ans plus tard, en juillet 1996, il participa à une tournée au Québec avec le Ballet Africa Diamono, un ensemble réputé pour la richesse de ses chorégraphies et la rigueur de son travail. Pourtant, à ce moment-là, l’idée de s’installer au Canada ne lui traversait pas l’esprit. Il voyait cette tournée comme une parenthèse, une nouvelle étape artistique avant un retour au pays. Mais les événements en décidèrent autrement.
« C’est le destin qui a fait que j’ai émigré au Canada, mais ce n’était pas mon choix », explique-t-il aujourd’hui, comme pour rappeler que certaines trajectoires échappent toujours à la volonté des hommes. En 2010 sort « Aksil », premier album solo d’Élage Diouf. C’est une invitation musicale à découvrir son univers multiculturel.
Porté par une maîtrise impressionnante des percussions et une voix chaleureuse, l’album fusionne avec finesse les sonorités africaines traditionnelles, notamment sénégalaises, avec des influences folk, blues et reggae.
Les textes, chantés principalement en wolof, français et anglais, racontent des histoires de rencontres, de voyages et de racines. On y retrouve également une reprise marquante de « Man of Constant Sorrow » de Bob Dylan, qui illustre son ouverture à diverses traditions musicales. On y écoute également de magnifiques titres comme « Damala nob », « Demone na », « Yon wi » etc. L’album a reçu une reconnaissance importante avec le prix Juno de l’album de musique du monde, soulignant ainsi la qualité et l’originalité de cette œuvre qui dépasse les frontières culturelles.
Le rayonnement se poursuit naturellement à travers des tournées et des collaborations fécondes. Sorti en 2015, l’album « Melokaane », marque une étape décisive dans le parcours musical d’Élage Diouf. Co-produit avec Alain Bergé, l’opus mêle rythmes traditionnels africains, folk nord-américain et percussions mandingues, dans une fusion brillante et maîtrisée. On y retrouve plusieurs collaborations marquantes, notamment avec Johnny Reid (Just One Day) et Jordan Officer (Tay), ainsi qu’une adaptation audacieuse de « Secret World » de Peter Gabriel en wolof. D’une richesse sonore exceptionnelle, « Melokaane » est aussi un album engagé, avec des titres comme « Mandela » et « Sankara », hommages à deux grandes figures africaines de la liberté. Les autres morceaux, « Melokaane », « Foula ak Fayda », « Problème yi », « Misal », « Sai Sai », « Badola », et « Dekoulo Fi », témoignent d’une créativité féconde, entre introspection poétique et énergie scénique.
L’œuvre a reçu un accueil critique remarquable. Il s’agit de la nomination au Gala de l’Adisq (Québec), au Canadian Folk Music Awards (Canada), et une attestation officielle du ministère québécois de l’Immigration pour sa contribution exceptionnelle au développement culturel. « Melokaane » s’impose ainsi comme un miroir musical de l’artiste, ancré entre deux continents et deux mémoires, profondément humain et résolument universel.
Fierté africaine Avec « Back to Jolof », sorti en 2017, Élage Diouf effectue un retour aux sources, célébrant la richesse culturelle et historique du Sénégal avec un répertoire presque pas nouveau. Cette œuvre est une ode à la tradition, à l’histoire et à la fierté africaine, tout en s’inscrivant dans une modernité musicale à travers des arrangements contemporains. Le chant en wolof domine, accompagné de percussions et d’instruments traditionnels, mais également enrichi par des rythmes modernes qui rendent l’ensemble accessible à un large public. L’album invite l’auditeur à un voyage dans le temps et dans l’espace, pour mieux comprendre les racines profondes de l’artiste et la richesse d’une culture souvent méconnue. « Back to Jolof » est aussi une déclaration d’amour à ses ancêtres et à la mémoire collective sénégalaise.
En 2021, « Wutiko », concrétise parfaitement la démarche artistique d’Élage Diouf, qui mêle engagement personnel et musical. L’album est coréalisé par le maitre des arrangements, Rick Hayworth. Les thèmes abordés vont de la fragilité de la vie à la passion du football, symbole d’union universelle. On y retrouve de magnifiques titres comme « Mouslay », « Navetane », « Bamel », entre autres. Ce projet se distingue par des collaborations avec plusieurs artistes de renom, dont Carlos Placeras, Ousmane Gangue, Marie-Christine Depestre et Jorane, qui apportent des couleurs diverses allant du jazz aux musiques latines. La richesse des arrangements, la profondeur des textes et la puissance des rythmes africains créent un équilibre subtil entre tradition et innovation, invitant à la réflexion et à la célébration. À travers ce répertoire de 4 albums, tous marquants, Élage Diouf reste un artiste complet dont le talent est universel.
Une présence scénique au service du rythme
Sur scène, Élage Diouf offre une performance où rigueur technique et chaleur humaine se conjuguent pour créer une expérience musicale intense et fédératrice. Sa maîtrise vocale et rythmique, combinée à une interaction réfléchie avec le public, fait de chacun de ses concerts un moment unique d’échange et de communion. En concert, Diouf impose une présence scénique précise et parfaitement maîtrisée. Dès les premières mesures, il installe un ancrage visuel et sonore solide, s’appropriant l’espace sans excès. Sa voix conserve toute sa chaleur, mais gagne en relief. On perçoit une projection nette, une maîtrise du souffle et une gestion fine des attaques. Il passe avec fluidité de phrases douces à des accents percussifs, exploitant les nuances de timbre pour soutenir l’intensité ou au contraire installer un moment de retenue. L’ancrage rythmique constitue la colonne vertébrale de sa performance. Inspirée des polyrythmies du sabar et du mbalax, cette base structure non seulement la musique, mais aussi ses déplacements, sa posture et sa gestuelle. Cette précision lui permet de gérer le flux énergétique du concert, alternant séquences de tension et phases de relâchement.
Les interactions avec le public sont pensées comme des éléments intégrés au set. Les appels réponses, les refrains repris en chœur ou les battements de mains collectifs ne sont pas improvisés au hasard, ils servent en effet, à relancer l’attention et à maintenir la connexion avec la salle. Entre les morceaux, ses interventions sont brèves mais ciblées, un proverbe wolof expliqué, un contexte de chanson donné, une anecdote qui éclaire le texte, renforçant le lien sans ralentir le rythme du spectacle. Sur scène, les arrangements prennent une dimension plus dense que sur disque. La section rythmique, souvent élargie, offre une assise plus marquée. Que ce soit dans une petite salle, sur une grande scène de festival, Élage Diouf ajuste ses choix d’interprétation et son intensité vocale. Il sait exploiter la retenue comme outil dramatique, puis déclencher des montées rythmiques qui créent un effet d’entraînement collectif. C’est dans cet équilibre entre rigueur technique et chaleur humaine que réside l’efficacité et la singularité de ses prestations live.
La place centrale des percussions dans la musique d’Élage Diouf
Au cœur de l’univers musical d’Élage Diouf, les percussions occupent une place fondamentale. Héritier des traditions sénégalaises, il bâtit ses compositions et ses performances live autour de rythmes complexes et vivants qui structurent la musique, animent la scène et créent un lien puissant avec le public.
Formé initialement à la percussion, Élage Diouf fait de cette discipline le socle fondamental de son univers musical. Plus qu’un simple élément d’accompagnement, les percussions constituent pour lui la base rythmique, la colonne vertébrale qui structure aussi bien la composition que la performance live. Elles façonnent l’énergie, guident le chant et influencent ses mouvements sur scène. En concert, la présence des percussions est omniprésente et dominante. La section rythmique comprend généralement plusieurs instruments traditionnels sénégalais, tels que les tambours sabar, les calebasses et les djembés. Ces instruments se combinent pour créer une toile polyrythmique dense, à la fois précise et vivante, qui sert de fondation à l’ensemble du groupe. Les motifs rythmiques sont basés sur des cycles asymétriques complexes, caractéristiques du mbalax et du sabar, qui déjouent les mesures régulières occidentales et offrent une richesse de textures et d’accents. Cette assise rythmique forte influence directement la structure des morceaux et la manière dont ils sont interprétés.
Les percussions organisent les transitions, les breaks et les montées en intensité. Sur scène, elles dictent le tempo, ce qui se traduit par une gestuelle et des déplacements calés au rythme des motifs percussifs. Cette synchronisation corps-musique crée une cohésion palpable entre l’artiste, ses musiciens et le public.
La maîtrise technique des percussions, acquise dès ses débuts, permet à Élage Diouf de naviguer aisément entre tradition et modernité. Au-delà de leur fonction musicale, les percussions jouent un rôle social et symbolique. Cette interaction renforce le caractère vivant et collectif des concerts d’Élage Diouf. Ainsi, la place centrale des percussions dans sa musique est la clé de son identité artistique. C’est ce socle rythmique puissant, complexe et vivant qui donne à ses performances toute leur force, leur singularité et leur capacité à fédérer.
Amadou Kébé

