Ce n’est pas de la photographie. C’est de la peinture. Ce n’est pas que de la peinture. C’est de la peinture qui emprunte à la photographie. C’est l’une et c’est l’autre. C’est de la photo-peinture. L’exposition « La ville ordinaire », à découvrir jusqu’au 30 mars à la galerie Arte, plonge dans le travail de l’artiste Vincent Bloch.
Une dame, un monsieur, un couple peut-être. Et un appareil photo, dans la main de monsieur. Elle et lui ont des points de lumière au centre de l’oeil (reflet de flash ?). La perspective des points blancs déborde au-delà du cadre de la toile. On ne saura, dommage, jamais ce qui fige leur regard et qu’ils s’apprêtent à immortaliser. Personne, si ce n’est ces curieux placés derrière le couple, ne saura nous édifier. À partir de l’utilisation de l’espace de la galerie Arte pourtant, on peut tenter une construction de sens : la perspective des deux de la photo 18 débouche sur une dame assise, seule, attendant, elle seule sait quoi, moto près d’elle, bagages près d’elle (photo 17). Elle est centrée, le visage baignant dans le projecteur d’un soleil… qu’on devine, Vincent Bloch l’ayant éludé.
La pellicule et le canevas
Elle, aussi, souligne une perspective. Peut-être, songe-t-elle au taxi, plus commode pour les bagages, de la photo 19 vers laquelle son regard renvoie. Et peut-être voit-on des liens là où il n’y en a pas ! Peut-être, ces figures centrales des « clichés » de V.B. ne sont que des instants d’absolue banalité, comme on en voit tous les jours dans « La ville ordinaire » de Dakar. Tiens, regarde ce « boroom sareet » (photo 24) couché à même le sol, près de son animal ! Photos et clichés, a-t-on dit ? Il est évident que ce sont des peintures. Mais, il est plus qu’évident que l’artiste qui les a faites emprunte à la photographie. Réalisme. Profondeur de champ. Floutage des personnages secondaires maîtrisé comme si, à certains moments, le pinceau se fait diaphragme d’appareil photo.
Les poses des « modèles » rappellent ces mises en scène dignes des studios. À la différence que dans le travail de Monsieur Bloch, Dakar, ses rues et ses scènes sont le studio. À ciel ouvert, donc ! Ciel ? Soleil : Dakar, studio naturel, sous le permanent éclairage de « sept soleils », visibles nulle part dans les clichés-peintures de V.B., en même temps omniprésents de par les précieux flots d’éclat qu’ils déversent sur les sujets du photographe au pinceau. Ce dernier s’est longtemps illustré dans la photographie. Son univers artistique s’étend alors de la pellicule au canevas. Dans le rendu, l’une nourrit l’autre. Il ne peint pas des personnages. Il capture et cadre la fugacité d’instants volés à Dakar. Il ne fait pas que capturer la fugacité : il applique la rigueur de la règle des tiers à la liberté que procurent bruits de la capitale et inspiration. Avec éclat, mais sans bling-bling, le résultat accroche. Les personnages interpellent. Puisque ce « sont des gens de leur temps, des gens rock, avec une attitude, avec un style. C’est des gens qui s’assument, qui assument leur personnalité ».
Ces gens-là, des fois, donnent l’impression d’attendre qu’un studio d’animation japonais vienne leur donner vie, tellement ils sont graphiques. Ces gens-là naissent de petites choses auxquelles leur auteur est sensible. Un coup de soleil, par exemple, dans un bus, sur un visage, qui émeut V.B. et qui vient rendre le tout dans une toile aux allures d’image d’archive. Ces gens-là parsemés dans la banalité de tous les jours ont en réalité une « aura particulière ». La dignité, souligne l’artiste, est de ces précieuses étincelles qu’ils dégagent et qui rendent extraordinaires ces êtres qui peuplent l’ordinaire dakarois. « Et moi, ça tape dans ma rétine et je garde des images mentales qui m’inspirent ensuite quand je suis à l’atelier », dit celui qui est passé par les Beaux-Arts et a fréquenté l’École du Louvre. Dire ça et ça, c’est évoquer le background. Et les influences : « Je me nourris aussi de cinéma, je me nourris de films, de bandes dessinées ». Tiens, il y a du « Tukki Bukki » sur l’un des tableaux !
Photographie et peinture procèdent par toucher. Un doigt qui shoote. Cinq doigts qui esquissent. Au bout du processus, de la satisfaction.
Minimum d’informations, maximum de sensations
Au vu de la qualité de l’image mise en boîte. Au vu de l’image mentale qu’on a su verser sur un canevas. Mais, une mutation semble s’opérer chez M. Bloch. Qui confesse : « Dans la photographie, quand j’avais réussi une belle photo, je n’ai jamais eu autant de satisfaction qu’en peinture ». Le travail plus manuel de la peinture, l’hésitation caractéristique du coup de pinceau, seraient-ils plus exaltants que cette « tricherie mécanique qui est la photographie ou l’appareil photo » ? Si, puisque l’artiste lui-même dit : « Dans la peinture, c’est beaucoup plus fort, ça me porte beaucoup plus, et j’ai une satisfaction beaucoup plus grande quand j’ai terminé un tableau ».
Les tableaux de Vincent Bloch sont à la galerie Arte jusqu’au 30 mars 2026. Ils y sont, puissants mais sobres, lumineux mais pas aveuglants. Pleins, mais qui ne s’encombrent pas de détails. Le photo-peintre essaie d’y mettre « à la fois le minimum d’informations, mais qui est l’essentiel. J’essaie d’aller à l’essence de l’image ».
Tiens, Léonard de Vinci ne disait-il pas que la simplicité était la sophistication suprême…
Vincent Bloch, c’est peut-être ça : un coup d’oeil forgé dans la photographie et un coup de pinceau qui ouvre l’artiste à de nouvelles sensations. Vincent Bloch, c’est certainement ça : la lumière, comme une des bases de travail
Par Moussa Seck

