Dans le cadre de la première édition du Festival ouest-africain des arts et de la culture (Ecofest), la Galerie nationale d’art a accueilli, le mercredi 3 décembre, le vernissage du concours de l’exposition « Ombre et lumières occidentales ». Cette présentation réunit des artistes venus de quinze pays de la sous-région. Entre violence sublimée, quête de paix et héritages réinventés, les œuvres exposées offrent un voyage esthétique et introspectif au cœur des réalités ouest-africaines.
Il est 20 heures. La Galerie nationale d’art déborde déjà de monde, pleine comme un œuf, vibrant au rythme délicat d’une kora qui enveloppe les murs jusque dans leurs derniers échos. L’air est doux pour accompagner la première édition du Festival ouest-africain des arts et de la culture (Ecofest). Dans ce lieu qui respire la créativité, la sous-région ouest-africaine s’est donné rendez-vous.
Des artistes de quinze pays ouest-africains exposent des œuvres qui semblent sourire aux visiteurs tout en murmurant, avec pudeur ou force, les réalités du continent noir, ses élans positifs comme ses blessures les plus profondes. Photographie, peinture, sculpture : la diversité médiumnique s’accompagne d’une pluralité d’approches, de formations et de trajectoires personnelles. Car l’art, ici, se fait un langage de vérité, révélateur d’une part intime de la réalité africaine. Les œuvres parlent, chacune à sa manière, de violence, de paix, d’histoire et de traditions, comme autant de fils reliant les sociétés de la région.
À parcourir l’exposition, trois axes majeurs se dessinent. Le premier, c’est la représentation de la violence, parfois frontale, parfois métaphorique. Elle surgit sous la forme d’un tueur masqué portant un fusil, une image crue qui glace. Elle se matérialise également dans une sculpture de résine, un revolver mis en scène avec une précision presque chirurgicale. Mais elle peut aussi devenir onirique, lorsque l’artiste replace cette violence dans une dramaturgie où se croisent acteurs, communautés et institutions comme pour interroger l’absurdité du cycle meurtrier qui freine la paix et le développement.
Le deuxième axe renverse les clichés. La paix est célébrée non par des colombes, mais par des scènes de danse, d’énergie, de mouvement. Une mosaïque d’expressions artistiques L’œuvre de Batuka, vibrante, incarne cette pulsation de vie qui n’existe que lorsqu’un espace est apaisé. Elle devient un rappel que la paix est d’abord une façon de vivre, de s’exprimer, de créer. Une émulsion vitale. Troisième pilier de l’exposition : l’histoire et les traditions, non pas comme des reliques figées, mais comme des ressources réappropriées. Car l’histoire ne sert que lorsqu’elle devient opératoire, lorsqu’elle éclaire le présent sans l’enfermer dans une nostalgie béate. Ici, des symboles, des sites patrimoniaux, des gestes culturels sont mis en avant. Et l’on retrouve, presque comme un motif involontaire, la figure tutélaire du vieillard.
Présente dans plusieurs œuvres d’artistes pourtant éloignés géographiquement, elle incarne la sagesse, la régulation, la philosophie africaine profondément humaine. Pour Massamba Mbaye, curateur de l’exposition « Ombre et lumières occidentales », l’art a le pouvoir de transcender le réel, mais celui-ci revient toujours, impérieux, dans les œuvres. « S’il est demandé aux artistes de travailler sur les conflits ou leur résolution, c’est parce que la sécurité conditionne toutes nos logiques de développement », rappelle-t-il.
Ainsi, les œuvres oscillent entre dénonciation, dérision, mémoire et espoir. La violence est parfois tournée en dérision pour conjurer la folie des hommes ; la joie, elle, rappelle que la vie scintille toujours davantage que les ténèbres. La mémoire, réinventée, convoque la figure du sage ou celle du résistant, inspirant les nouvelles générations. Comme un phénix, l’exposition ressuscite, dans les sillons du présent, des graines de fraternité et de cohésion. À peine franchi le seuil, un choc visuel murmure.
Il s’agit de l’œuvre monumentale du Nigérian Tuki Moses Rimamtari. Une sculpture en forme de pistolet, auréolée de reflets métalliques, entourée d’une série de haches, de dabas et d’outils symboliques. Une pièce puissante qui, à elle seule, résume l’esprit du festival. Au-dessus de l’arme sculptée, des silhouettes de femmes portant des paniers semblent fuir un pays meurtri par l’insécurité.
L’artiste explique : « Je raconte ce que vivent les miens. La violence nous oblige à partir, mais l’art peut devenir une arme pour revenir à la paix ». Pour lui, Ecofest n’est pas qu’un événement artistique. C’est une plateforme d’actions. « L’Afrique a besoin de solutions venues d’elle-même. Je crois que l’Ecofest peut devenir un espace où les conflits trouvent leur réponse », confie-t-il. Sous le pistolet, il accole une création plus petite : un symbole discret, mais décisif. « Si l’arme sort du cadre, Ecofest, lui, reste dans le cadre.
C’est notre cadre commun pour la paix et la sécurité », ajoute-t-il. Un peu plus loin, une autre œuvre attire les regards. Baba Diédhiou, spécialiste du Digital Painting et Prix Révélation de la 12e édition du Salon national des arts visuels du Sénégal, présente « La Dernière Danse ». Une pièce d’une puissance émotionnelle rare. Une vraie mémoire en mouvement. Inspirée d’une pièce théâtrale consacrée aux tirailleurs sénégalais, l’œuvre redonne un souffle à des corps enrôlés, déplacés, oubliés. Dans cette création, le mouvement devient récit. « Je voulais que ces soldats se relèvent une dernière fois. Non pas pour se battre, mais pour danser », explique Baba Diédhiou.
Et de poursuivre : « La danse est pour moi une prière, une résistance. Un moyen de dire que notre histoire ne disparaît pas. Elle se transforme ». Par le digital painting, Baba Diédhiou entrelace héritage et modernité, créant une chorégraphie lumineuse où un soldat, loin de s’effondrer, s’élève dans un cercle de lumière. L’artiste insiste. « La culture est ce qui reste quand tout vacille. C’est ce qui soigne », insiste-t-il. La Dernière Danse, pour lui, est une renaissance, une réinvention collective du passé et de l’avenir.
L’unité africaine Puis, vient une autre créatrice pour poursuivre le chemin déjà tracé. Venu du Togo, l’artiste Annick Nyamlé présente aussi une œuvre gigantesque « Ce qui nous lie », réalisée grâce à une peinture en acrylique. Une toile centrée sur le tissu Bogolan, symbole de culture partagée, de continuité et de résistance. Au cœur du tableau, deux enfants s’enlacent. L’un d’eux porte une déchirure visible métaphore de la fragilisation de certains pays de l’espace Cedeao. Une colombe, fine et protectrice, plane derrière les enfants ; autour d’eux, des perles scintillent. « Le Bogolan, c’est ce que nous avons en commun. Il raconte l’unité. Même quand un pays est blessé, le tissu tient encore », explique l’artiste.
Elle ajoute : « Les perles sont la fertilité. Elles rappellent que nous pouvons toujours reconstruire, ensemble ». Pour Annick Nyamlé, l’œuvre porte un message clair. Et, il s’agit de celui d’une Afrique de l’Ouest rassemblée autour d’un même rêve. « Ce tableau, c’est mon vœu : que nos différences ne nous éloignent jamais de l’essentiel, la paix et la fraternité », insiste-t-elle.
Adama NDIAYE

