À quelques jours de la 18e édition de la Foire internationale du livre et du matériel didactique de Dakar (FILDAK), prévue du 15 au 19 octobre 2026 autour du thème « Bibliothèque, transmission et souveraineté », le Sénégal s’apprête une nouvelle fois à célébrer le livre. Mais au-delà des stands, des dédicaces et des rencontres avec les écrivains, une question devrait s’imposer dans le débat public : quelle politique du livre voulons-nous réellement pour le Sénégal ?
La question est d’autant plus urgente que le dernier rapport de l’UNESCO (publié en 2025) consacré à l’industrie du livre en Afrique fournit, pour la première fois, une cartographie de l’ensemble des 54 pays africains. Le diagnostic est sans ambiguïté : l’Afrique dispose d’un formidable potentiel éditorial et culturel, mais celui-ci demeure largement sous-exploité en raison de politiques publiques insuffisamment structurées, de la faiblesse des réseaux de distribution, de l’insuffisance des bibliothèques et de la dépendance à l’égard des industries éditoriales étrangères.
Le Sénégal n’échappe pas à ce paradoxe. Le pays possède une tradition littéraire exceptionnelle, des écrivains reconnus internationalement, une longue histoire éditoriale et un tissu professionnel réel. En 2023, l’UNESCO recensait 51 maisons d’édition actives, environ 125 titres publiés annuellement, dix librairies et quelque 500 bibliothèques publiques. Le secteur représentait environ 2 250 emplois.
Ces chiffres révèlent toutefois une première contradiction : un pays qui produit une littérature de portée internationale dispose d’un appareil industriel du livre extrêmement étroit. Avec seulement une dizaine de librairies, essentiellement concentrées dans les espaces urbains, la diffusion du livre demeure structurellement limitée. Plus préoccupant encore, près de 80 % du marché du livre sénégalais repose sur les manuels scolaires, tandis que la littérature générale dépasse rarement 1 000 exemplaires vendus par titre. Les droits versés aux écrivains restent, eux aussi, faibles, généralement compris entre 5 % et 10 %.
Il faut pourtant reconnaître que l’État sénégalais n’est pas absent. La Direction du Livre et de la Lecture dispose de missions couvrant la création, l’édition, l’impression, la diffusion et la distribution du livre. Le pays a également institué un Fonds d’aide à l’édition, opérationnel depuis 2009. En 2023, ce fonds disposait de 750 millions de francs CFA destinés notamment à soutenir l’édition, l’achat de livres autoédités, les librairies, les bibliothèques, les foires et les initiatives de promotion de la lecture.
Le problème n’est donc pas l’absence totale d’instruments publics. Il réside dans leur dispersion, leur insuffisante articulation et surtout dans l’absence d’une véritable vision industrielle et nationale du livre.
Un chiffre de l’UNESCO devrait particulièrement nous interpeller : le Sénégal ne dispose toujours pas d’une agence nationale de l’ISBN. Les éditeurs doivent passer par l’Agence francophone de la numérotation internationale du livre. Plus symbolique encore, le Conseil supérieur du livre créé en 1972 « ne semble pas opérationnel » aujourd’hui, tandis que la Bibliothèque nationale instituée par une loi de 2002 demeure au stade de la planification.
C’est ici que la comparaison avec le Maroc devient particulièrement instructive. Il ne s’agit évidemment pas de transposer mécaniquement un modèle à un autre pays, mais de regarder ce qu’un État peut faire lorsqu’il considère le livre comme une véritable politique publique.
En 2023, le Maroc comptait environ 450 maisons d’édition, 1 493 titres publiés, 1 248 librairies et 640 bibliothèques publiques. Son système ISBN est géré par la Bibliothèque nationale. Le pays dispose également d’un cadre juridique beaucoup plus développé, avec plus de 160 textes juridiques relatifs à la culture, dont plusieurs instruments spécifiquement consacrés au livre, à l’édition, au dépôt légal et au soutien aux projets culturels.
Le contraste est encore plus frappant lorsqu’on observe la distribution. Le Maroc compte plus de 1 200 librairies recensées, contre une dizaine au Sénégal selon la cartographie UNESCO. Le Royaume dispose également de mécanismes structurés de distribution, de programmes publics de soutien aux éditeurs et d’un système d’enseignement supérieur proposant des formations spécialisées dans les métiers du livre et de l’édition.
Le Maroc n’est évidemment pas un paradis du livre. Le rapport de l’UNESCO souligne lui-même la persistance de la piraterie, les déséquilibres géographiques dans l’implantation des librairies et l’insuffisance des enquêtes régulières sur les pratiques de lecture. Mais l’expérience marocaine montre quelque chose d’essentiel : une politique du livre ne peut pas se réduire à financer des auteurs ou à organiser périodiquement un salon. Elle doit structurer toute une chaîne de valeur.
Le Sénégal dispose pourtant d’atouts considérables. Il possède des maisons d’édition historiques et émergentes, une édition jeunesse dynamique, des acteurs du numérique comme NENA, des écrivains de renommée internationale et une production en wolof, pulaar, sérère et autres langues nationales. Le pays compte également une école de référence comme l’EBAD et une vingtaine d’associations professionnelles ou culturelles actives dans l’écosystème du livre.
Mais l’écosystème reste fragile. En 2023, le Sénégal a importé pour environ 7,19 millions de dollars de livres, brochures et produits imprimés similaires, contre seulement 141 830 dollars d’exportations. La France demeure sa principale source d’importation et le Sénégal figure parmi les principaux importateurs africains de livres français.
Cette situation pose une question de souveraineté culturelle. Comment prétendre promouvoir une littérature nationale si nos auteurs écrivent ici mais que la circulation économique de leurs livres demeure si faible ? Comment parler de démocratisation du savoir lorsque le lecteur de Saint-Louis, de Tambacounda, de Kolda ou de Matam n’a pas le même accès au livre que celui de Dakar ?
La question linguistique est tout aussi importante. L’UNESCO souligne que la production en langues nationales existe au Sénégal mais reste difficile à mesurer et dépend encore, dans certains cas, d’aides ponctuelles. Or une véritable politique nationale du livre devrait considérer le wolof, le pulaar, le sérère, le diola, le mandingue et les autres langues nationales non comme des périphéries de l’édition, mais comme des marchés, des patrimoines et des espaces de création à part entière.
Il faut donc cesser de penser le livre uniquement comme un objet culturel. Le livre est à la fois une industrie, un instrument éducatif, un bien culturel, un outil de souveraineté linguistique et un secteur créateur d’emplois.
La prochaine FILDAK peut précisément devenir le moment d’un changement de paradigme. Le thème choisi — « Bibliothèque, transmission et souveraineté » — y invite fortement. La manifestation ne devrait pas seulement célébrer le livre ; elle devrait permettre de poser les bases d’un véritable contrat national autour du livre et de la lecture.
Cinq décisions pour sortir enfin de l’incantation
1. Adopter une véritable Loi nationale sur le livre.
Le Sénégal doit disposer d’un cadre juridique global couvrant l’édition, l’impression, la distribution, les librairies, les bibliothèques, le numérique, les langues nationales, les droits des auteurs et les mécanismes de soutien public. L’UNESCO recommande précisément l’élaboration de politiques nationales du livre et de conseils nationaux de développement du livre.
2. Créer un centre national du livre et de l’édition.
Cette structure devrait disposer d’une autonomie technique et d’un budget clairement identifié. Elle aurait notamment pour mission de gérer l’ISBN national, produire les statistiques du secteur, soutenir les éditeurs, accompagner les libraires et coordonner les différents acteurs de la chaîne du livre.
3. Lancer un Plan national « Une commune, une bibliothèque ».
Les 500 bibliothèques recensées par l’UNESCO constituent une base, mais leur équipement demeure insuffisant. Il faut désormais fixer un objectif pluriannuel : bibliothèques fonctionnelles, fonds régulièrement renouvelés, personnel formé, accès numérique et programmation permanente d’activités de lecture, particulièrement dans les zones rurales.
4. Faire du livre sénégalais un secteur économique prioritaire.
Les achats publics — manuels scolaires, bibliothèques, universités, administrations — doivent devenir un levier de consolidation des éditeurs, imprimeurs et libraires nationaux. Il faut simplifier les mécanismes qui permettent déjà aux éditeurs sénégalais de concourir aux marchés scolaires, car l’UNESCO constate que leur application complexe limite actuellement leur efficacité.
5. Lancer une véritable « Décennie nationale de la lecture ».
La lecture ne peut être promue uniquement pendant une foire. Il faut une campagne permanente associant écoles, universités, médias, collectivités territoriales, bibliothèques, écrivains, influenceurs culturels et plateformes numériques. Cette politique doit être accompagnée, comme le recommande l’UNESCO, d’enquêtes régulières permettant enfin de savoir ce que lisent réellement les Sénégalais, dans quelles langues, à quels prix et par quels supports.
La FILDAK 2026 peut donc être davantage qu’un rendez-vous culturel. Elle peut devenir le point de départ d’une refondation. Car une nation ne construit pas sa souveraineté uniquement avec des infrastructures, des industries ou des technologies. Elle la construit aussi avec les livres qu’elle écrit, les livres qu’elle édite, les livres qu’elle peut acheter et, surtout, les livres qu’elle donne à lire à ses enfants.
Le Sénégal possède les auteurs, les éditeurs, les universitaires, les bibliothécaires, les enseignants et les lecteurs potentiels. Ce qui lui manque désormais, ce n’est ni le talent ni la tradition : c’est une politique du livre à la hauteur de son ambition culturelle.
Abdou Rahmane Mbengue
Journaliste Critique littéraire


