Hemley Boum est née une seconde fois dans les mots. De « Les Maquisards » au « Rêve du pêcheur », son nom accompagne une écriture qui cherche dans les profondeurs de l’histoire et des existences les traces laissées par les blessures, les transmissions et les rêves. Récompensée notamment par le Grand Prix littéraire d’Afrique noire pour « Les Maquisards » (2015), le Prix Ahmadou-Kourouma pour « Les jours viennent et passent » (2020) et plusieurs distinctions, parmi lesquelles le Prix des cinq continents de la Francophonie (2025) pour « Le Rêve du pêcheur », elle est devenue l’une des voix majeures de la littérature camerounaise contemporaine. Derrière cette signature choisie se dessine le parcours d’une femme qui a trouvé dans le roman un espace de liberté, de mémoire et de réinvention.
Avant d’être une signature littéraire reconnue, Hemley Boum est d’abord un nom choisi. Un nom auquel la romancière camerounaise a donné une existence nouvelle au moment précis où elle a décidé d’entrer dans l’écriture. Un passage entre deux espaces de vie, celui de la femme dans son quotidien et celui de l’écrivaine appelée à exposer une pensée, un regard et une voix.
Chez Hemley Boum, le « pseudonyme » raconte en réalité, une transformation. Il accompagne la naissance d’une figure publique, celle d’une auteure qui allait progressivement prendre place dans le monde littéraire africain et porter une parole singulière sur les sociétés, les mémoires et les trajectoires humaines.
« Hemley, c’est très commun au Cameroun », explique-t-elle. Dans son pays, ce terme renvoie à une idée de courage, de foi et de volonté. Une signification qui résonne avec son parcours d’écrivaine, marqué par le désir d’explorer des histoires profondes et de donner une place aux voix souvent absentes des récits dominants.
Ce qui séduit d’abord la romancière dans ce nom, c’est sa liberté. Hemley n’est pas un prénom classique, encore moins une appellation enfermée dans une définition précise. Elle raconte qu’il « n’est pas forcément ni un nom ni un prénom » et qu’il n’est pas non plus attaché à une identité de genre particulière.
Cette part d’indétermination semble avoir compté dans son choix. Le nom porte en lui une possibilité d’invention, un espace ouvert qui correspond à la démarche même de l’écriture. Il s’agit de signer des livres, mais aussi de créer un territoire nouveau où une autre voix peut apparaître.
Avant de devenir son identité littéraire, Hemley était déjà lié à un imaginaire personnel. La romancière raconte qu’elle avait gardé ce nom pour un futur enfant. « Je me disais, si j’ai une fille, je vais l’appeler comme ça », raconte-t-elle. Mais la vie en a décidé autrement. Elle a eu deux garçons et ce nom est resté en elle, comme une possibilité laissée en attente. Il faudra l’entrée dans l’écriture pour qu’il trouve finalement sa place et acquière une autre signification.
Lorsqu’elle commence à écrire, Hemley Boum ne cherche pas vaille que vaille à produire des textes. Elle entre dans une période de transformation personnelle, car écrire signifie accepter que sa parole quitte l’espace privé pour rencontrer des lecteurs, des critiques et un public plus large. Elle comprend alors que cette nouvelle étape nécessite une nouvelle manière de se présenter au monde.
Elle décrit ce moment comme une forme de renaissance. « Comme si j’avais besoin de m’accoucher, d’une certaine façon », explique-t-elle. Cette image traduit un sentiment profond. L’écriture, sur une foucade, se dresse naturellement comme un pacte par lequel elle fait apparaître une nouvelle version d’elle-même, c’est-à-dire une femme qui assume une parole publique tout en protégeant ce qui appartient encore à son univers intime.
Elle savait bien évidemment que cette nouvelle identité serait associée à une responsabilité. « Je savais que ma parole serait publique, où je savais que j’avais un certain rôle, où j’avais des choses extrêmement importantes à dire », confie-t-elle.
Le choix de Hemley Boum répond alors à un besoin de construire une séparation. Une frontière nécessaire entre la personne privée et l’écrivaine. « Comme si j’avais besoin de mettre une barrière entre ma vie intime, privée, celle des miens, et puis ce personnage que j’étais en train de devenir », confesse-t-elle.
Cette phrase révèle toute la complexité du rapport entre un écrivain et son identité publique. Entrer en littérature, c’est accepter d’être regardé, commenté et interprété. Mais c’est aussi préserver une part de soi qui n’appartient qu’à la sphère personnelle.
Au nom du nom, du prénom et du saint pseudo
Le nom Hemley Boum devait donc servir de protection. Pourtant, le destin de cette identité littéraire a pris une autre direction. Ce nom créé pour établir une distance est progressivement devenu celui qui la rapproche de ses lecteurs.
« Il y a littéralement plus de gens, beaucoup plus de gens, qui me connaissent en tant que Hemley qu’avec mon prénom à la base », raconte-t-elle, guillerette.
Le « pseudonyme » a fini par dépasser la fonction qu’elle lui avait attribuée. Il n’est nullement une enveloppe destinée à protéger, mais une identité pleinement assumée.
Cette reconnaissance a même fini par atteindre son cercle familial. Elle raconte un moment particulier après l’obtention d’un prix pour son œuvre. Son père, qui jusque-là n’avait jamais utilisé son nom d’écrivaine, lui adresse alors pour la première fois ses félicitations sous cette signature.
« Félicitations Hemley, félicitations ma fille », lui écrit-il.
Cette scène possède une portée symbolique. Le nom créé au départ pour séparer deux dimensions de son existence finit par être reconnu par ceux qui appartiennent à son histoire personnelle.
« Le Hemley a passé le cap », dit-elle, tout sourire.
Derrière cette phrase se trouve l’idée d’une appropriation progressive. L’écrivaine et la femme ne sont pas séparées par une frontière aussi nette. Le nom choisi pour entrer en littérature est devenu une part entière de son parcours.
Mais cette identité répond aussi à une recherche plus profonde. Celle d’un espace qui lui appartient totalement, un espace de création et de liberté.
« J’avais aussi besoin, je crois, de quelque chose qui m’appartenait au propre », explique-t-elle.
Ce besoin rejoint son rapport à l’écriture. Pour Hemley Boum, écrire consiste à regarder le monde avec attention, à chercher les mots capables de rendre compte des réalités complexes, des émotions difficiles à saisir et des histoires qui demandent une véritable exploration.
« Je me lance dans l’acte de nommer des choses infiniment subtiles et complexes et qui vont au fond des sujets », affirme-t-elle.
Le nom Hemley Boum reste sans doute ainsi la première œuvre littéraire de son parcours. Avant même les romans, avant même les récompenses et la reconnaissance, il constitue une manière d’entrer dans une nouvelle existence.
Ce nom choisi est le prolongement d’une recherche personnelle. Celle d’une femme qui a trouvé dans l’écriture un moyen de se réinventer et de transformer son regard sur le monde en une parole offerte aux autres.
Amadou KEBE

