L’île de Gorée est un symbole poignant de l’histoire tragique de la traite négrière, devenue un patrimoine mondial inscrit par l’Unesco depuis 1978. Cependant, elle est aujourd’hui en péril en raison de la dégradation de ses bâtiments historiques, de l’érosion côtière et de la spéculation foncière.
L’île de Gorée ! Le lieu est symbolique. Son histoire, dramatique. Une mémoire de l’histoire de l’humanité. Sa préservation est un devoir. Située à 3,5 kilomètres de Dakar, elle couvre environ 28 hectares. Inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco en 1978, elle est un témoignage poignant de la traite négrière, l’une des plus grandes tragédies humaines.
Ses fortifications, bâtiments, rues et places racontent cette histoire tragique, en faisant un symbole de souffrance et de mémoire. Ce site est un lieu de rencontre interculturelle, particulièrement fréquenté par les visiteurs de la diaspora africaine et des Afro-Américains.
Des sites en décrépitude
Cependant, elle fait face à de lourdes pressions internes et externes qui affectent son état de conservation. Bien que l’île soit protégée depuis 1944 en tant que site historique, de nombreuses dégradations ont été observées ces dernières années. Le patrimoine architectural de l’île, remarquable par sa diversité de styles, souffre d’un manque d’entretien et de conservation. « Toute l’île est menacée aujourd’hui. Elle est menacée par la forte spéculation foncière, par l’érosion côtière et par la mauvaise restauration », s’indigne Xavier Ricou, architecte et coauteur du livre « Dakar, métamorphoses d’une capitale ».
Poursuivant, il constate un même discours à chaque nouveau gouvernement pour la préservation de l’île. En effet, les bâtiments comme l’ancienne École normale William Ponty, l’ancien Palais du Gouverneur de l’Aof, l’ancien hôpital militaire, la mosquée, l’Université des Mutants, le Camp des gardes, le Pavillon des Sœurs, entre autres, abandonnés depuis des décennies, subissent une détérioration progressive. Si la Maison des Esclaves a été rénovée, de loin, c’est triste de voir ces si beaux bâtiments à l’abandon, complètement en décrépitude.
L’information est fondamentale
Pour l’architecte, il est impératif que des actions concrètes soient mises en place pour préserver ce patrimoine mondial, tout en protégeant cet héritage unique pour les générations futures. À l’en croire, l’occupation illégale de ces bâtiments historiques par des habitants, en est une des causes principales.
Malgré des efforts pour restaurer certains édifices, les interventions sont restées limitées et peu coordonnées, ce qui n’a pas permis d’inverser la tendance. C’est pourquoi, en 2023, une mission de conseil a été organisée par le Centre du patrimoine mondial de l’Unesco, à la demande de l’État du Sénégal, pour évaluer l’état de conservation du site. La mission, qui s’est déroulée du 7 au 9 juin 2023, a permis de proposer des recommandations pour préserver ce site exceptionnel. Ces dernières concernent non seulement la conservation du patrimoine culturel, mais aussi la gestion du périmètre classé, la lutte contre l’érosion côtière et la participation des communautés locales à la préservation du site.
« Il est aisé de constater que l’ensemble des bâtiments répertoriés sur la carte présentent un danger imminent pour leurs occupants ainsi que pour les touristes visitant l’île de Gorée. L’état de dégradation avancée de ces structures nécessite une intervention immédiate afin de garantir la sécurité de tous », renseigne le rapport de 77 pages.
Pour M. Ricou, la première règle pour préserver un patrimoine, c’est la communication et l’information. « Il est absolument nécessaire que tous soient sensibilisés à l’intérêt de préserver un patrimoine. Ce n’est pas seulement un intérêt esthétique, c’est aussi un intérêt économique. Il faut aussi avoir sur place un véritable gestionnaire du site », dit-il.
Les nouvelles autorités s’engagent
Accompagné de responsables municipaux, d’universitaires et d’experts, le secrétaire d’État à la Culture, aux Industries créatives et au Patrimoine historique, Bakary Sarr, a visité plusieurs lieux emblématiques de l’île, le 17 janvier 2025, notamment l’ancien Palais du Gouverneur Roume et la mosquée de Gorée, tout en constatant les dégâts causés par l’érosion côtière et l’usure du temps. À l’en croire, cette visite s’inscrivait dans les instructions claires données par le nouveau président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, invitant le Ministère de la Culture à évaluer l’état des lieux des sites historiques tels que Gorée et Carabane, afin de déterminer les actions nécessaires à leur conservation.
« Gorée n’est pas seulement un site historique, il est aussi un lien vivant, dynamique qui incarne les mémoires passées et actuelles. Sa préservation est une responsabilité collective », avait-il souligné.
Conditions de vie des insulaires
Les conditions de vie des habitants de l’île aussi sont à prendre en compte. Pour Pina Henriette Faye, adjointe au maire de la commune, le cadre de vie des populations est directement impacté par l’état des bâtiments, souvent anciens et délabrés.
« Nous habitons un territoire où les populations doivent vivre décemment. Le fait qu’il y ait des bâtiments appartenant encore à l’État et qui ne peuvent pas être réhabilités gêne profondément. Cela empêche nos populations d’avoir un habitat décent », déplore-t-elle. Oumar Badiane, directeur du Patrimoine culturel national, embouche la même trompette : « Le référentiel, c’est de garder en l’état tout ce qui est à Gorée. Ce site doit rester un témoignage vivant pour enseigner aux générations futures. »
Cependant, il a reconnu que la préservation du patrimoine ne doit pas se faire au détriment des besoins actuels des populations. Selon lui, le défi consiste à conjuguer conservation et développement local, en s’assurant que les interventions ne compromettent ni l’identité du site ni la qualité de vie des habitants.
« Le Bakku Odas s’inscrit pleinement dans cette réflexion »
La question de la préservation des bâtiments historiques de l’île de Gorée est un sujet d’une importance capitale, tant sur le plan identitaire que culturel.
Le « Bakku » de l’Ordre des architectes du Sénégal (Odas), groupe d’architectes engagé dans la conservation et la mise en valeur du patrimoine, a un rôle essentiel à jouer pour sauver ces trésors. Selon Thierry Melot, architecte de l’Hôtel de l’Indépendance et de plusieurs projets à Dakar depuis l’époque du Président Senghor, ce dossier, tout comme celui de Saint-Louis, reste largement non résolu de manière satisfaisante, alors qu’il est porteur d’un immense potentiel pour le Sénégal. « Les bâtiments historiques de Gorée, à l’instar des arènes romaines de Nîmes ou d’Arles en France, sont non seulement des témoins d’une histoire complexe et douloureuse, mais aussi des symboles de la résilience d’un peuple ayant transformé la souffrance de la colonisation en un saut civilisationnel », compare-t-il. En effet, le « Bakku », dans sa démarche, s’inscrit pleinement dans cette réflexion portée par la conscience d’un changement de régime dans les politiques d’aménagement du territoire.
Le Palais du Gouverneur, un site mille histoires
La construction du Palais du Gouverneur à Gorée a été achevée en 1864. Le bâtiment fut d’abord la résidence du chef de la division navale des côtes d’Afrique, lequel avait pour mission de réprimer la traite négrière clandestine, avant d’héberger le gouverneur Ernest Roume en 1902. Ce dernier l’occupa en attendant l’achèvement en 1907 des travaux du Palais du Gouvernement dans la nouvelle capitale de l’Afrique occidentale française (Aof), Dakar. « Le bâtiment a connu, par la suite, plusieurs affectations : école des frères de Ploërmel puis imprimerie du gouvernement général », confie Xavier Ricou. C’est à cette période, rappelle l’expert, qu’il fut endommagé par un bombardement lors de la « bataille de Dakar » en septembre 1940. Il devint ensuite un centre de repos pour la Marine française puis un hôtel-restaurant nommé « Le Relais de l’Espadon » jusqu’à la fin des années 1970. Le bâtiment semble renfermer d’autres histoires plus anciennes. « Les fouilles effectuées dans l’enceinte de l’ancien Palais du Gouverneur prouvent que le site était occupé avant le début de sa construction qui aurait débuté en 1854. À partir de 1850, les objets attestent de l’importance des importations de pipes à tabac et d’alcool même si l’accès à ces produits ne se démocratise que plus tard. Le bouton de costume avec l’insigne de la marine française témoigne de la présence sur l’île de l’élite coloniale et de nouveaux styles vestimentaires et de parures », peut-on lire sur une affiche à l’entrée du bâtiment.
Une construction inappropriée dans le quartier Castel
Sur le plateau rocheux du Castel, se dresse la réplique en miniature du Mémorial de Gorée Almadies qui symbolise la déportation noire. Ce Mémorial, renseigne Xavier Ricou, a été conçu par l’architecte milanais Ottavio Di Blasi et érigé en 1999 : « La réplique du « Mémorial de Gorée » au niveau du quartier Castel (promontoire rocheux) est une construction inappropriée qui entache l’intégrité visuelle du site. Il faut trouver les voies et moyens pour gérer le cas de ce monument moderne qui interfère négativement dans l’environnement paysager du site ». Pour lui, le « Castel » ne doit pas être un îlot isolé du reste du centre de l’île : il doit y être intégré. La requalification et la mise en valeur du quartier Castel à travers un projet pilote de restructuration, de restauration et d’aménagement paysager sera une réponse à son intégration totale au centre de l’île.
Adama NDIAYE