Avec « Une place dans l’avion », la réalisatrice Khadidiatou Sow a fait voyager son sens de l’humour de festival en festival. Avec « Rafet », projeté le 8 avril au Musée des Civilisations noires en avant-première, elle donne à la beauté sa vraie définition, tout en redonnant à son personnage principal sa vraie place dans la société
Elle a des yeux pour observer le monde, des narines pour le respirer, une bouche pour…pas de bouche pour le dire. C’est le choix artistique de Khadidiatou Sow, qui cache le personnage de son film « Rafet » derrière un masque en carton. Pauvre fille de douze ans, pauvre âme jetée dans un monde qu’elle ne peut que subir…
Ce monde se limite à Ngor. La localité, dès les premiers instants du court-métrage, est rendue au public avec un ralenti. Ce ralenti dit-il l’état d’un monde presque aux arrêts, coincés dans ses clichés et qui coince beaucoup de ses habitants ? L’un d’eux, la Belle, se recroqueville et cache sa honte derrière du carton.
« Que Dieu fasse que personne ne me voit », dit-elle. Et elle s’occulte, s’efface. Comme s’est plus ou moins effacée la journaliste Sabine Mamy Samb, derrière la radio, un peu plus d’une décennie, avant d’oser la télévision. Avant d’oser son corps. Avant d’oser porter son corps à la télévision. Body shaming… Chez celles et ceux qui ne se libèrent pas de ce mal, les traumatismes représentent des goulots. Ce qui fait dire à la psychologue Dr Soukeyna Diop que « le body shaming est quelque chose qui doit être pris au sérieux dès le début ».
S’y attaquer dès le début, avec des armes comme le cinéma qui permet de poser un pas à côté et de mettre en mots les maux qui assaillent certains esprits. Ainsi qu’expliqué par Sellou Diallo, spécialiste du cinéma, amoureux du conte et qui, dans le film de Khadidiatou Sow, a joué le père.
Le personnage principal de « Rafet » des débuts du film a malheureusement intégré l’expression « s’exposer égal sanctions », lâchée par Dr Diop. La voilà, masquée, qui accélère le pas dans les rues de Ngor. Yeux, nez, pas de bouche. D’autres yeux la dévisagent, qui la jugent. Tension. Respiration qui transpire l’angoisse. Pas qui s’accélèrent, encore.
Qui sont-ils pour nous regarder et nous juger ?
La maison, papa, enfin ! « Pourquoi suis-je vilaine ? », s’agace la Belle. Papa tempère et raisonne. Pourquoi n’est-elle pas comme les autres. Papa tempère, raisonne et offre des bras et sa voix. Pourquoi ? Papa dit un conte. « Rafet » n’interroge plus. Papa narre. Elle écoute. Papa déconstruit le complexe installé dans son imaginaire par le regard des autres. D’ailleurs, « qui nous regardent et qui sont-ils pour nous regarder et nous juger ? », s’est interrogé Moussa Sène Absa.
Il répondra à sa question par « nous sommes différents : c’est ça qui fait la beauté de notre existence ». L’enfant Khadidiatou Sow a été regardée et jugée. L’artiste qu’elle est devenue renvoie à la société sa manie de juger.
« Ce film est profondément intime. Il prend racine dans mon enfance, dans ce rapport aux standards qu’on nous impose. Pour ma part, on me reprochait d’être trop petite et d’être trop mince. Ces perceptions parfois anodines en apparence laissent des traces et façonnent notre rapport. Avec « Rafet », j’ai voulu transformer cette expérience personnelle en une réflexion universelle », dit-elle. « Rafet » est alors une question de miroirs. Celui de l’intérieur qui a permis à Sabine Mamy Samb de se regarder et de savoir que radio ou télévision, elle est partout chez elle. Celui de Khadidiatou Sow qui dit aux autres petites filles que, minces ou petites, elles ont chacune « une place dans l’avion ». Celui, physique cette fois, que le décor a bien voulu poser dans une rue de Ngor. Peut-être dit-il aux autres : « À vous de vous regarder dans la glace, maintenant ».
Une beauté plus libre, plus juste
« Rafet », elle n’a pas attendu qu’on l’invite à cet exercice de vérité. Elle s’est elle-même rendue devant le miroir. Et c’est devant la glace, en pleine rue, qu’elle accomplit l’acte symbolique d’ôter son masque ! Un tel acte est aussi une parole. Celle de la dame Sow qui rappelle que « la véritable beauté ne se trouve pas dans ce que l’on montre pour plaire aux autres ». Au contraire, elle « naît dans ce moment plus fragile, plus sincère où l’on accepte de se dévoiler », car « c’est en osant être soi-même, pleinement, que l’on peut toucher à une beauté plus libre, plus juste : celle qui réside en chacun de nous… ». Les sons sont coupés, on suspend quelques instants les bruits : aux enfants autres de décider s’ils vont accepter la nouvelle venue dans leur cercle. La joue balafrée de la petite n’aura pas raison sur l’innocence des enfants : elle a sa place dans la rue, comme dans le coeur de son père. Dans la société comme dans la ronde des écoliers. Les écoliers, les petits…peut-être qu’en ceux-là résident beauté et espoir. Youssou Ndour en est convaincu : « L’espoir est dans l’enfant, qui sauve la lumière du ciel en chantant »…
Par Moussa SECK

