« À Saint-Louis, Magamou n’a pas besoin de se présenter. Sa cheville malade le précède, son odeur aussi. Dans les rues et autour du marché, l’homme à la plaie est devenu une silhouette familière, encombrante, redoutée, parfois moquée, mais surtout regardée ». Dans « La Plaie », publié en 1967, Malick Fall fait de ce vagabond venu du Walo bien plus qu’un mendiant marqué par un accident. À travers son errance, ses provocations et sa quête obstinée d’une place parmi les autres, l’écrivain ausculte une société saint-louisienne traversée par les contradictions de son époque, entre héritages anciens, ordre colonial et désir d’appartenance. La blessure de Magamou finit alors par dépasser sa chair pour devenir celle d’un homme qui cherche, dans une ville qui ne sait pas quoi faire de lui, une manière d’exister.
Saint-Louis est une ville que l’on peut raconter par ses façades, ses quais, ses maisons anciennes et ses rues prises entre le fleuve et l’océan, mais Malick Fall choisit une autre porte d’entrée, moins flatteuse et beaucoup plus physique, celle d’une ville traversée par les odeurs, les déchets, les corps fatigués, les animaux errants, les marchandises exposées à la chaleur et les conversations qui montent du marché dans une confusion permanente.
Dans « La Plaie », Ndar n’est pas la carte postale que l’on contemple depuis la berge, ni cette vieille cité dont l’histoire coloniale et les maisons à balcons pourraient suffire à nourrir le récit. Elle est une matière vivante, garnie de poussière, de sueur, de poisson, de détritus, de cris, de convoitises et de regards.
C’est dans cette ville-là que Malick Fall fait entrer Magamou. L’homme vient du Walo, de Gaya, avec l’idée que la ville peut offrir ce que le village ne donne plus ou ne donne pas assez, avec cette espérance très ancienne qui pousse les ruraux vers les centres urbains et qui transforme la migration en promesse d’ascension.
Mais son arrivée à Ndar est rapidement contrariée par un accident qui atteint sa cheville. La blessure aurait pu rester un épisode du parcours de cet homme venu chercher une autre vie, mais elle devient au contraire le principe organisateur de son existence, parce que l’accident produit une plaie qui s’aggrave, altère son corps, modifie sa démarche et finit par déterminer la manière dont les autres le perçoivent.
À partir de là, le roman opère un déplacement décisif, car, ce qui appartient d’abord au domaine médical bascule dans le domaine social.
Le corps comme identité
La plaie, elle, distingue Magamou dans la foule, précède son arrivée, accompagne ses déplacements et provoque autour de lui des réactions qui vont de la curiosité au dégoût, de la moquerie à l’hostilité.
Son corps est en réalité un espace de lecture pour les autres, un corps sur lequel la société inscrit une identité. Malick Fall pousse cette logique très loin, avec une précision qui donne à la maladie une fonction narrative et symbolique.
Magamou ne se définit plus par ce qu’il fait ou par ce qu’il pense. Il est progressivement l’homme que les autres reconnaissent à sa cheville, à son boitillement, à son odeur pestilentielle et à sa présence dans les marges du marché.
Le personnage est ainsi construit par un procédé de réduction qui n’est pas que psychologique mais social. Le célèbre « Thiokh, thiokhete » participe de cette construction.
Magamou découvre que sa différence lui donne une visibilité et que cette visibilité peut être convertie en pouvoir, aussi dérisoire soit-il. Installé dans les environs du marché, au milieu des détritus, des chiens et des chats, il occupe un espace que les autres considèrent comme répugnant, mais qu’il transforme progressivement en territoire.
Il y vit, y provoque les marchandes, y entretient des querelles, y construit sa réputation et finit par imposer sa présence dans le quotidien de ceux qui auraient préféré ne pas avoir affaire à lui.
Effet contraire
La plaie qui éloigne les autres rapproche paradoxalement Magamou du centre des conversations. C’est dans cette contradiction que Malick Fall installe une partie de son ironie.
Le personnage appartient aux marges, mais il n’est pas effacé ; il est pauvre, mais il dispose d’une forme de pouvoir sur ceux qui le regardent ; il est diminué physiquement, mais il refuse de se comporter comme quelqu’un qui aurait accepté d’être définitivement réduit au silence.
Son comportement brouille ainsi les catégories habituelles du personnage misérable. Le marché est aussi un véritable dispositif dramaturgique. Tout y concourt à produire des rencontres et des bisbilles.
Sa plaie modifie la scène collective. Elle fait reculer certains, rire d’autres, exaspère les marchandes et attire les curieux. Cette dimension théâtrale permet aussi à Malick Fall de faire travailler ensemble le grotesque et le tragique.
Magamou peut provoquer le rire par son comportement, par ses provocations et par certaines situations auxquelles il est mêlé, mais ce rire repose sur une réalité profondément douloureuse qui est celle d’un homme dont la pauvreté et l’infirmité ont progressivement déterminé la place sociale.
La ville joue dans ce processus un rôle déterminant. Ndar possède une fonction structurante dans l’économie du récit. Les lieux fréquentés par Magamou, les espaces du marché, les zones de passage et les endroits où il installe sa présence définissent progressivement son territoire social.
La plaie qui détruisait son corps avait fini par lui donner une identité. Lorsqu’elle disparaît, Magamou découvre que la réparation physique ne suffit pas à réparer la trajectoire sociale.
Son corps retrouve une apparence différente, mais les rapports qui s’étaient construits autour de son infirmité ne disparaissent pas avec elle. Il perd le signe grâce auquel les autres le reconnaissaient et se retrouve face à une forme d’invisibilité qui lui est devenue étrangère.
Malick Fall renverse ainsi une convention narrative ancienne. Le retour à la santé, au lieu d’être présenté comme une délivrance définitive, devient une épreuve identitaire.
La guérison bouleverse tout
Magamou avait été façonné par la plaie au point de ne plus pouvoir imaginer son existence en dehors d’elle. Il cherche alors à retrouver la plaie.
Magamou souffre de la disparition du personnage qu’il était devenu dans le regard des autres. Son désir de retrouver la blessure traduit une dépendance au regard collectif, mais aussi une question plus profonde sur la fabrication de l’identité.
La langue participe pleinement à cette architecture. Le français de Malick Fall est travaillé et précieux, mais il reste traversé par l’oralité sénégalaise et par les ressources du wolof, ce qui donne au récit une texture particulière.
Les expressions, les rythmes et les sonorités contribuent à faire entendre les personnages autant qu’à les faire voir. Cette hybridation linguistique participe à la construction d’un univers romanesque dans lequel les réalités sociales de Ndar peuvent entrer dans la langue française sans perdre leur relief.
Le résultat est un roman qui tient à la fois du récit social, de la satire, de l’étude de caractère et de la fable sur l’identité.
Il faut alors revenir à Magamou, à son pas irrégulier, à cette cheville oncogène qui attire les regards, aux détritus du marché, aux chiens qui rôdent, aux chats qui fouillent, aux marchandes qui protestent, aux passants qui s’écartent et à cette atmosphère lourde dans laquelle le personnage construit sa fragile souveraineté.
Tout est là, dans cette matière concrète du roman. Plus de six décennies après sa publication, « La Plaie » conserve cette capacité à produire du malaise parce que Malick Fall ne laisse pas la plaie à sa place de simple objet médical.
Il la fait entrer dans la psychologie du personnage, dans l’économie du récit, dans la représentation de Ndar et dans la critique des rapports sociaux.
Amadou KEBE

