« On la nommait la Grande Royale » ! On l’a nommée dans mille salles de classe à travers le Sénégal. Le pays des Diallobé la connaît. La connaissent des millions d’élèves qui ont eu à l’imaginer lors des séances de dictée. Qui l’a cependant vue ? Qui veut la voir ! Qui le veut le peut, puisqu’elle, Samba Diallo, le chevalier et d’autres personnages de l’Aventure ambiguë ont pris corps. Sorano. Sorano. Théâtre !
Trois toiles pendent au-dessus du plancher. Elles content des formes, portent des couleurs, mais rien de réellement lisible ne s’en dégage. Ambigu, le message des trois. Sur le plancher, des comédiens. L’un a un « alluwa » (tablette en bois pour apprendre le Coran), l’autre a la tête couverte d’un chapeau blanc et les épaules, d’un châle. Décontractés, qui discutent. Un qui fait les cent pas, un qui balaie le plancher, un debout sans rien dire, une qui déambule d’une extrémité à une autre du plancher. On s’étire aussi. On rit aussi. On prépare une aventure scénique, sous le regard ambigu des trois toiles pendant…
« Allez, tous au plateau, venez, venez, venez ! Les danseurs aussi », fait une voix. Les coulisses se vident, le plancher se remplit, les Thioup (textiles en batik) s’illuminent : celles-là, ceux-là, ont pour mission d’incarner l’aventure sous le regard ambigu des trois toiles. Un débriefing. Vite dit. « Bah allons-y », clôt la voix qui avait lancé le « venez, venez, venez ». Ça doit être lui, Xavier Simonin. Metteur en scène, le Xav… «
Ñu dém han ? », une voix. « Waxagul top dé », une autre voix. Patience… patientant, on chauffe : la voix des djembés résonne dans la salle de spectacle du Sorano. « Doro, c’est bon ? », voix de Xavier Simonin. « Oui, c’est bon », Doro. C’est parti… Calebasses sur les têtes, bleu et orange comme habillement : quatre dames dansent. Rastas sur les têtes, bleu foncé et bleu clair comme habillement : quatre messieurs dansent. Elles et eux y mettent une sincère énergie, qui sourient dans le vide de la salle, comme si cette dernière était pleine. Normal, qu’en répétition, on se mette dans les conditions psychologiques de la représentation officielle. Et puis, silence. Et puis, xalam. Et puis, chant. Et ça sent le Pulaagu. Défilent des comédiens, solennels, ceux-là ! Silence, silence, silence… Et, une voix ! « Moi Cheikh Hamidou Kane, né en 1928, je compte aujourd’hui quatre-vingt-dix-sept années bien remplies au service du Sénégal et de l’Afrique. Tour à tour auteur, ministre, dirigeant de grandes Ong, du Centre de recherches pour le développement international, contemporain de Léopold Sédar Senghor et de Mamadou Dia, j’espère surtout avoir été un homme de foi et de lumière pour les miens ». Sous les lumières de Sorano, c’est un Cheikh Hamidou Kane incarné qui s’exprime. L’a-t-on signalé ? Le spectacle est démarré ! Et, M. Kane est mis en abîme dans la mise en scène de Simonin.
« Sambaaa, Samba s’en va en France »
« Qul huwal Laahu ahad, Allahu samad, lam, lam »… ça ne passe pas. Samba Diallo reprend la psalmodie : « Qul huwal Laahu ahad, Allahu samad, lam, lam »… ça ne passe pas. Samba, joué par Mamadou Sylla, recevra alors l’aide du maître du foyer ardent pour délier sa langue et dire jusqu’au bout la sourate de l’unicité. Aide ? Quelle aide, que celle-là qui martyrise la chair ! Mais, ce personnage apparemment austère et sans pitié sera bientôt isolé par le metteur en scène. On le verra, seul, plein de douceur pour ce Samba qu’il semblait n’aimer. Priant, en aparté ! Aparté, le procédé sera plus d’une fois utilisé par M. Simonin, pour rendre palpables des tensions, des combats intérieurs qui travaillent et traversent les personnages de la pièce.
Pour rendre L’Aventure ambiguë au théâtre. Samba Diallo y passera, ainsi que son chevalier de père ou, encore, le fou… Pour rendre L’Aventure ambiguë, Saïkou ainsi que les autres membres de la troupe nationale dramatique ont travaillé avec des comédiens de l’École des arts ainsi que ceux directement venus du pays des Diallobé. Belle expérience, beau challenge, selon M. Lô. Et tout coule. Les dialogues tirés du classique de la littérature sénégalaise et africaine se mêlent aux narrations du Cheikh incarné, le tout se mêlant aux chansons qui viennent ponctuer le récit scénique. L’harmonie est trouvée dans le rendu. L’harmonie n’est pas encore atteinte, dans l’âme de ce chevalier qui débite ses tirades. « Je cherche seulement l’harmonie », entend-on se lamenter le personnage confié à la voix de Ibrahima Mbaye. On l’entendra plus tard évoquer Nietzsche, évoquer Pascal, évoquer la révolution industrielle et une société occidentale vidée de cette substance dont le foyer ardent des Diallobé veut remplir l’être de Samba. Waziz Diop n’est pas là, pour accompagner de sa voix d’un autre monde le départ de Samba en France. Mais, « Sambaaa, Samba s’en va en France », aurait-il chanté !
Aventure classique, parce qu’universelle
Tout coule. Le son de Sorano rend l’émotion des comédiens. Tout coule. La lumière transporte d’une atmosphère à une autre. Tout coule, et arrive le moment où tout se fige. Un personnage capture toute la lumière. Une figure a jailli, qui irradie la scène de sa douce fermeté. La figure est au milieu, comme si la mise en scène voulait signifier qu’elle, c’est vraiment elle ! Son aura s’enveloppe dans un silencieux bavard. C’est elle, et « on la nommait la Grande Royale ». C’est elle, et c’est la prestance incarnée. C’est elle sur scène, comme on pouvait se l’imaginer en lisant le livre de Cheikh Hamidou Kane. C’est elle, « elle avait soixante ans et on lui en eût donné quarante à peine ». Et voilà que des pages d’un livre, sort cette figure que mille stylos d’écoliers ont dessinée sur des feuilles de devoir. « Dictée, la Grande Royale » ! Cette figure que la plume condamne à éternellement avoir 60 ans va accompagner Sorano à fêter son An 60. « Nous avons un projet qu’on appelle Sorano à l’école. Nous voulons en faire profiter les écoles. Et, dans ce cadre-là, nous allons entamer une tournée. Nous sommes en train d’y travailler, pour identifier déjà les établissements qui pourront accompagner la pièce.
« Sorano à l’école »
Mais, bien avant cela aussi, le samedi, nous avons invité pratiquement plusieurs établissements pour qu’ils puissent venir voir la première ». Oui, c’est elle : la Grande Royale est un argument, un des arguments, qui permettent de lever toute ambiguïté, quant à la dimension classique de l’aventure contée par Cheikh Hamidou Kane. Classique parce qu’« œuvre universelle ». Monsieur Abdoulaye Elimane Kane, venu représenter le Cheikh, d’expliquer : « Les moyens les meilleurs de savoir si une œuvre est universelle, c’est de voir s’il y a des archétypes, s’il y a des images, des modèles dans l’œuvre qui sont répétés, utilisés ailleurs ». La Grande Royale et Samba Diallo le sont, suivant l’explication du professeur de philosophie à la retraite.
Pour rendre Cheikh Hamidou Kane, « nous avons sélectionné les éléments qui nous paraissaient les plus pertinents, les plus contemporains », expliquera, pour sa part, Xavier Simonin. Et, « chacun selon sa culture s’y retrouve. C’est ça le propre des grands romans : c’est qu’ils sont universels. Ils traversent les âges ». Aussi, la pièce se traverse-t-elle sans que les transitions se sentent frontalement. Tellement ça coule ! C’est à peine si on remarque que les personnages changent leur costume sur scène. C’est à peine si l’on voit Samba Diallo enlever ses haillons pour épouser un autre vêtement et, par la même occasion, switcher dans le discours et l’état d’esprit pour incarner un autre lui. Et que c’est drôle, de se rendre compte qu’une même comédienne incarne la Grande Royale en terre Diallobé et une Française à peau noire en France. Que celui qui est pasteur en France est maître du foyer ardent en terre Diallobé. Tout coule, car le travail préalable a été fait. Trois semaines et trois étapes. Rendez-vous au pays des Diallobé, d’abord pour imprégnation et meilleure compréhension des personnages. Rendez-vous avec les textes, ensuite, pour les études. Rendez-vous, enfin, avec la scène pour restitution. C’est Mamadou Sylla, incarnant Samba Diallo, qui exprimait ainsi la méthode de travail. Dix-sept heures et quatorze minutes, ce jeudi 6 mars, la répétition générale est clôturée. Rendez-vous ce samedi 8 mars, à seize heures, pour une restitution devant un public qui ne se réduira pas à quatre journalistes…
Moussa SECK