Tanger, 9 janvier 2026.
Sur le terrain, le Sénégal et le Mali s’affrontent en quart de finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Les gradins vibrent sous les chants, les drapeaux flottent, les hymnes s’entrechoquent. L’enjeu est sportif, le Sénégal en est sorti victorieux. Mais derrière cette rivalité se cache une mémoire plus ancienne, plus fragile : il fut un temps où ces deux nations ne faisaient qu’une. Il y a moins de soixante-six ans, Dakar et Bamako partageaient le même drapeau, la même ambition, le même rêve.
À la fin des années 1950, l’Afrique francophone se tient au seuil de son destin. L’indépendance approche, mais avec elle, une inquiétude : comment exister seule dans un monde déjà structuré par d’autres puissances ? De Dakar à Bamako, une idée émerge, audacieuse et simple : pour exister, il faut s’unir.
Modibo Keïta, futur président malien, croit en la force d’un État africain fédéral, capable de peser dans le concert international. Mamadou Dia, Premier ministre sénégalais, réfléchit à un développement économique solidaire et équilibré. Léopold Sédar Senghor, poète et intellectuel engagé, cherche à combiner idéal et pragmatisme politique. Ils ne pensent pas de la même manière, mais partagent une conviction : l’Afrique ne doit pas commencer son histoire moderne en ordre dispersé.
En janvier 1959, cette vision devient réalité. La Fédération du Mali est officiellement proclamée. Dakar en devient la capitale. Son symbole, un drapeau vert, or et rouge frappé du kanaga, masque dogon aux bras levés vers le ciel, incarne à la fois l’identité culturelle et l’ambition politique. Pour la première fois, des Africains gouvernent un territoire dépassant les frontières coloniales, posant les bases d’un État jeune mais porteur d’un rêve immense.
La Fédération avance avec prudence et espoir. Elle se dote d’institutions, d’un gouvernement fédéral, et d’un exécutif où Modibo Keïta est élu président et Mamadou Dia vice-président. Les ministres, issus à parts égales des deux pays, travaillent à bâtir une administration commune, dans un contexte où chaque décision est lourde de sens : qui contrôlera l’armée ? Où seront les ministères clés ? Comment partager les ressources ?
Dans la nuit du 20 juin 1960, l’indépendance est proclamée à Dakar. Le drapeau français descend, celui de la Fédération s’élève. L’instant est solennel et grave : on ne célèbre pas seulement une liberté retrouvée, mais la responsabilité immense d’un État nouveau. Pourtant, derrière les sourires officiels, la tension est palpable. Deux cultures politiques, deux capitales symboliques, deux visions du pouvoir doivent désormais coexister.
L’été 1960 est celui des fissures. Les réunions ministérielles se transforment en dialogues de sourds. Les désaccords portent sur l’organisation de l’armée, la répartition des ministères, le contrôle des institutions. La méfiance s’installe : à Bamako, on redoute une domination sénégalaise ; à Dakar, on craint la mainmise malienne. Les ambitions individuelles et nationales transforment le rêve fédéral en un champ de tensions silencieuses mais persistantes.
Le 20 août, le Sénégal proclame sa sécession. Deux semaines plus tard, le 22 septembre, le Mali devient à son tour un État souverain. La Fédération du Mali s’éteint après dix-sept mois d’existence. La séparation est franche, sans éclat, presque sans adieu. Mais cette expérience, brève et fragile, laisse une trace dans l’histoire : elle montre qu’un instant, un rêve panafricain avait pris forme, porté par la volonté de dirigeants visionnaires et par l’espoir de peuples liés par l’histoire et la culture.
Dix-sept mois seulement, mais suffisants pour marquer les mémoires. La Fédération du Mali demeure ce passage fugace où deux nations ont cru, ensemble, à un avenir commun, où les frontières héritées de la colonisation ont été transcendées, même pour un temps.


