Mémoire vivante d’un génie collectif, le Cercle de la jeunesse de Louga, fondé en 1951, a marqué l’histoire pour avoir produit des œuvres théâtrales, musicales et folkloriques de grande envergure, couronnées par un rayonnement international au-delà de l’Afrique.
Louga, quartier Artillerie. C’est ici, dans sa vaste et verdoyante maison, que le président du Cercle de la jeunesse nous reçoit, ce jeudi 27 novembre 2025. Cheikh Zaccaria Niang est « fier et content » d’accueillir l’équipe du « Soleil ». « Faites comme chez vous », lance le sexagénaire, chaleureux et convivial. Pour le « compléter » et l’« aider à réaliser une bonne interview », Cheikh Zaccaria fait appel à son binôme, El Hadji Mor Fall, actuel trésorier général du Cercle. Commence alors l’entretien.
Une belle conversation immersive, de riches échanges et des souvenirs. Le Cercle de la jeunesse de Louga, dit Zaccaria Niang, c’est d’abord l’idée d’un groupe de copains, tous brillants et passionnés avec à leur tête un esprit d’exception : Mademba Diop appelé affectueusement « Mass Diop ». « Mademba est incontestablement l’un des plus doués de sa génération. Son intelligence débordante impressionnait tout le monde. Le Cercle de la jeunesse de Louga, c’est d’abord et avant tout lui », fait savoir Cheikh Zaccaria Niang.
Elhadji Mor renchérit : « Il était en avance sur tout le monde ». C’est que le groupe a très tôt pris conscience du rôle qu’il est appelé à jouer dans la société. Composé de Mademba et de ses amis Baba Diallo, Allassane Camara, Birahim Dieng, Demba Dièye, Mbol Seck, Elimane Thiam, Abiboulaye Samb, Kader Dia, Ibou Diagne, Ibrahima Ndiaye, le groupe s’est vite distingué avec une admirable envie : celle de dialoguer avec l’histoire, de créer un système de pensée, un destin digne des valeurs traditionnelles sénégalaises.
Leur champ de prédilection : le théâtre populaire destiné à conscientiser les populations sur les faits de société et de politique. L’idée et la démarche étaient de rassembler tous les artistes lougatois autour d’un projet commun, mais aussi de les renouveler en repérant les talents de demain. En réalité, le Cercle était englobant : théâtre, danse, chant, mais aussi éducation populaire et sport. Sans compter qu’il a également lutté pour l’indépendance du Sénégal, sous le prisme bien évidemment de la culture. Label incontestable des arts vivants « Le Cercle a joué un rôle extrêmement important dans l’accession du Sénégal à l’indépendance », relève Youssou Mbargane Mbaye.
Le communicateur traditionnel va plus loin : « Beaucoup parlent aujourd’hui, mais ce que le Cercle a fait pour un Sénégal libre, rares sont les associations qui l’ont fait », soutient le doyen Youssou Mbargane qui nous a reçus au Centre culturel régional, sa « seconde maison ». Il faut dire que le contexte était favorable. Louga, ville à la croisée des chemins, a vu naître une culture, fruit d’un bouillonnement et d’un gigantesque brassage humain. Artistes, danseurs, troubadours, poètes s’y retrouvaient à la fin des travaux champêtres pour exprimer leur talent. Les valeurs sénégalaises étaient la principale source d’inspiration du Cercle.
L’avantage était double : le message passait vite et une belle communion se créait entre le Cercle et les populations. « Les pièces étaient toujours tirées du rituel, des rites et croyances, des traditions populaires et des activités champêtres », souligne Youssou Mbargane. « Tout était tiré des réalités sénégalaises », confirme Zaccaria Niang qui ajoute : « Dans les pièces, le groupe mettait beaucoup en avant l’éthique, le respect de la parole donnée, le courage et l’humilité. Mieux, l’élément lyrique n’était pas dissocié de l’élément dramatique. ».
Autre particularité à la base du renom culturel du Cercle : la danse traditionnelle. « C’était un plaisir de voir le Cercle sur scène. Les spectateurs étaient émerveillés. « Les danses étaient un message du cœur et de l’esprit que le corps exprime », aime dire Youssou Mbargane. Bien évidemment, le succès ne s’est pas fait attendre. D’abord au Sénégal et en Afrique (Gambie, Mauritanie, Mali, Guinée…), ensuite sur les prestigieuses planches d’Europe et des Amériques (France, Angleterre, Finlande, Mexique…).
Rarement un groupe local « tiers-mondiste » n’a séduit autant le monde. De 1951, année de sa création, à 1970, date à laquelle il a été déclaré « hors concours », le Cercle de la jeunesse de Louga était imbattable, raflant plusieurs prix : 1957 : coupe du Conseil de la jeunesse de l’Aof 1960 et 1962 : coupes du président du Conseil Mamadou Dia ; 1964 : coupe du président Senghor ; 1966 : participation au Festival mondial des maisons de jeunes de Narbonne (France).
En 1962, le Cercle et le Star Jazz de Saint-Louis ont représenté le Sénégal au Festival de la jeunesse et des étudiants à Helsinki, en Finlande. « Le Cercle gagnait tous les prix aux concours. Aucun groupe n’avait le niveau des Lougatois », précise Babacar Sarr, président du Fesfop. Et en 1970, ce qui devait arriver arriva : le Cercle est déclaré « hors concours », victime de son génie créateur. Mais avant cela, il avait fini d’être ce que tout le monde reconnaît aujourd’hui : un label incontestable et une formidable machine à talents.
Abdoulaye DIALLO

