Il a l’air d’un homme austère quand on ne le côtoie pas. Il n’en est rien pourtant. Moussa Ngom est un quasi-chérubin. Il rit avec le coeur. Il faut l’approcher pour savoir qu’il est capable des pires blagues. Derrière son calme déconcertant se cache un homme structuré et rigoureux. Quand il écrit ou qu’il parle, jamais on ne dira que c’est « mou, ça ». C’est tout Moussa : un journaliste talentueux, un être gracieux. Il ne faut surtout pas l’appeler « doyen », il abhorre ce mot. Mais Moussa, pourquoi tu ne ris pas ?
Il y eut un autre Moussa Ngom avant lui. Un homonyme circonstanciel. Moussa Ngom, musicien gambien, membre du légendaire Super Diamono. Artiste hétérodoxe, reconnaissable à ses chaussettes dépareillées, transfuge du micro, véritable démiurge du rythme. Celui dont il est ici question ne cultive pas l’hétérodoxie dans l’apparence. Il n’a rien d’excentrique ni de spectaculaire. Mais le talent, le génie même, il les porte ailleurs. Qu’on ne s’y trompe pas : s’ils partagent le même nom et le même prénom, ce n’est que le fruit d’une pure coïncidence. Le reste relève de deux trajectoires distinctes, chacune singulière à sa manière.
Moussa Ngom est journaliste. Comme Deucalion et Pyrrha, qui échappèrent au châtiment du déluge et reçurent la bénédiction de donner naissance à Hellen, Moussa a lui aussi, en toute franchise, échappé au « déluge » d’un journalisme sans éthique, approximatif ou opportuniste. Il a traversé les eaux troubles de la facilité et des pratiques légères pour émerger rigoureux et précis. « On m’appelait déjà le journaliste… avant même que je sache ce que ça voulait dire », confie-t-il d’emblée.
À Sicap Liberté 5, dans une maison où les voix se mêlent aux pas précipités, un garçon grandit au milieu de treize frères et sœurs. Le salon est jonché de journaux, la radio diffuse des histoires lointaines et, le soir, le journal télévisé distille les nouvelles du monde. Le jeune Moussa Ngom absorbe tout cela comme une éponge. Il lit le monde dans l’effervescence intellectuelle de la maison, dans les pages froissées des quotidiens et l’odeur des pages jaunies des livres. « La lecture et l’information, c’était naturel chez moi, grâce à mon père. Ça a certainement préparé le terrain », fait-il savoir.
Son enfance est à la fois modeste et foisonnante. Il se souvient du collège où l’on a failli lui retirer sa carte de bibliothèque : « On me reprochait de lire plus que de travailler mes cours », se rappelle le fondateur de « La Maison des Reporters ». Déjà, la curiosité le guidait, l’amenait à poser des questions que personne ne posait et à chercher ce que les autres oubliaient.
L’excellence à l’école élémentaire contraste avec les trébuchements au collège et au secondaire. Mais ces années seront sauvées par la littérature, par le goût des mots et par cette discipline qu’il n’a jamais cessé d’affiner. Le bac, décroché en 2011-2012 après une session incertaine, aurait pu freiner ses ambitions. « Passer la deuxième session fin octobre m’a privé de certaines opportunités de bourse, malgré la mention Bien », se remémore encore le journaliste qui ne rit pas.
Et pourtant, il continue, avec obstination. La science politique à l’Ugb devient un terrain d’expérimentation. Il poursuit jusqu’au Master 1 avant de bifurquer vers le Cesti. « Je voulais un diplôme pour développer une spécialisation et préparer le terrain pour le journalisme, tout en contournant la désapprobation de mon père », renseigne-t-il.
Ad honorem
Le journalisme était un appel que son enfance avait tissé dans le secret des pages lues et des questions posées. Les lectures d’Abdoul Latif Coulibaly sur la gouvernance de Wade, les journaux quotidiens et les débats familiaux : tout alimentait une curiosité qui ne s’éteint jamais. Mais il fallait franchir l’obstacle paternel. « Mon père s’opposait fermement à une carrière dans le journalisme. Paradoxal pour un grand lecteur de journaux… Il voulait m’épargner un avenir présumé précaire et pensait que j’avais le niveau pour rejoindre la haute administration ». Tenace, Moussa tient tête, négocie avec la patience de celui qui sait que certaines vérités se découvrent avec le temps.
Après son stage à la Tfm, Moussa Ngom se heurte à une réalité qui le frappe de plein fouet. « La production d’infos fast-food, la démotivation dans les rangs des journalistes, la corruption et les conflits d’intérêts permanents rendaient impossible un journalisme de qualité », raconte-t-il.
Pour lui, le métier tel qu’il se pratiquait dans certaines rédactions n’était pas viable. Poursuivre dans ce cadre ne lui permettait ni de s’épanouir ni de respecter son exigence personnelle. Mais plutôt que de renoncer, il décide de continuer à faire des reportages, notamment à l’intérieur du pays, en s’appuyant sur son blog – initialement pédagogique – et sur ses pages Facebook et YouTube. « J’ai commencé à publier mes reportages, à explorer des zones que peu de journalistes visitaient, à écouter des voix souvent ignorées. À un moment, j’ai organisé une collecte de dons pour financer certaines enquêtes, avec quelques volontaires qui s’étaient joints à moi. Cela m’a montré que ce modèle pouvait fonctionner et inspirer d’autres confrères », explique-t-il. De cette expérience est née « La Maison des Reporters » (Lmdr). « L’idée était d’élargir ce modèle, qui me convenait parfaitement et qui faisait des émules parmi les confrères. L’ambition était que plus de journalistes puissent profiter de cette liberté d’exercer leur métier dans des conditions idéales pour produire un travail de qualité », affirme Moussa Ngom.
En parallèle de Lmdr, Moussa Ngom est représentant pour l’Afrique francophone du Comité pour la protection des journalistes (Cpj), une Ong basée aux États-Unis qui défend la liberté de la presse dans le monde. « Je monitore les incidents liés à la liberté de la presse pour les documenter et porter le plaidoyer. Il s’agit de protéger ceux qui s’efforcent de produire une information indépendante et de soutenir la liberté de leur travail », explique-t-il. Ce rôle complète son engagement journalistique : protéger les journalistes tout en renforçant la qualité et l’intégrité de l’information.
Sa vision du journalisme est claire et structurée. « Au fil des ans, j’ai développé une aversion pour le commentaire », dit-il, avant d’ajouter : « Pour moi, le journalisme, surtout aujourd’hui, consiste d’abord à répondre aux questions présentes et éventuelles, à apporter de la lumière dans le débat plutôt que de le brouiller par des spéculations ».
« Moussa Ngom a été un mentor et un repère dans mon parcours. Rigoureux, calme et attaché à l’éthique, il accompagne avec simplicité et respect, partage son expérience sans condescendance et sait orienter sans jamais imposer. Sa constance et sa capacité à rassembler se voient dans des projets comme La Maison des Reporters ou CartograFreeSenegal », témoigne Souleymane Diassy, proche collaborateur.
La rigueur de Moussa Ngom s’est construite au fil de la pratique et de l’expérience. « Deux éléments m’ont profondément marqué dans l’apprentissage du journalisme : l’écriture d’agence et le fact-checking. C’est un art de rendre simple ce qui pourrait sembler compliqué et de vérifier chaque information avec précision. Même la plus petite erreur peut changer le sens d’un fait, et c’est ce qui pousse à être ultra-vigilant », confie-t-il.
Cette discipline est visible dans tous ses travaux : ses reportages, Lmdr ou encore son rôle au Cpj. Aussi, derrière le sérieux et la rigueur du journaliste se cache un expert en farniente et en câlins familiaux. Derrière son air de Meursault appliqué, Moussa Ngom pourrait passer pour un stoïque, jusqu’à ce qu’il éclate de rire – un rire qui vous arrache un sourire malgré vous et révèle qu’en réalité, ce journaliste rigoureux est aussi généreux, gentil et capable de malice comme personne.
Moussa rit et répond à l’appel de son homonyme circonstanciel qui chantait « Ree leen te kontaan » (« Riez et soyez contents », Ndlr).
Par Amadou KÉBÉ

