À Joal, la maison familiale de Léopold Sédar Senghor, devenue le musée « Mbind Diogoye », témoigne de l’histoire du premier président sénégalais et de ses racines. Mais derrière ce haut lieu du patrimoine national, le temps, les inondations et le manque de moyens menacent un héritage emblématique.
À Joal, « Mbind Diogoye », la maison familiale de Léopold Sédar Senghor, est devenue un repère. Située sur l’avenue principale de la ville, elle contraste avec son architecture coloniale. « C’est un musée qui s’appelle « Mbind Diogoye » et non « Keur Diogoye ». Senghor avait insisté sur le mot « Mbind ». C’est une maison construite par les Portugais en 1775. Elle fait 1 33 m2. Elle sera, plus tard rachetée par le papa de Senghor, Diogoye », renseigne le conservateur Etienne Guirane Dieng. Monsieur Dieng est un homme visiblement passionné par ce qu’il fait. Très à l’aise et sourire toujours aux lèvres, il précise : « On a trois bâtiments principaux. Le principal, celle qui est au milieu, retrace la vie familiale de Diogoye. Les deux autres se font face. L’un parle de la vie de Senghor et l’autre de la culture sérère ». Le principal bâtiment est situé au milieu de la concession, le dotant d’une avant-cour et d’une arrière-cour. À l’époque, il était réservé au patriarche ainsi qu’à ses épouses. Les deux bâtisses qui se regardent étaient, quant à eux, réservées aux enfants Senghor. L’une pour les filles et l’autre pour les garçons. La moitié inférieure est de couleur jaune moutarde et l’autre supérieure blanche. Le toit est en tuile. Les portes et les fenêtres vertes. Même décor pour la bâtisse principale, sauf que certaines portes et fenêtres sont, ici, de couleur bleue. Depuis longtemps, le site est en réfection. Dans la véranda de celui de droite, il y a notamment un buste en bronze de Léopold Sédar Senghor dans ses habits présidentiels, avec les attributs de l’institution : collier et médailles notamment. Il porte une redingote et arbore un nœud papillon. Il trône majestueusement sur une petite estrade surplombant les carreaux en terre cuite. Les autres artefacts sont emballés dans des caisses recouvertes de toiles bleues. Ici, la réfection est visiblement terminée. Sauf peut-être la peinture. En revanche, le bâtiment de gauche est toujours en réfection.
« C’est une vieille maison de plus de 250 ans. Elle a été construite par les Portugais et rachetée, par la suite, par le papa de Senghor : Diogoye Basile », souligne le conservateur Etienne Guirane Dieng. Il précise : « Son prénom sérère, c’est Diogoye. C’est à l’âge de 29 ans qu’il a été baptisé Basile ». Le bâtiment principal est plus spacieux. Il comporte également plus de pièces. Dans l’une d’elles, celle du centre se trouve un gigantesque arbre généalogique de la famille Senghor. Il y a aussi des photos de la fratrie. Maurice, Adrien, Simon, Pierre, Madeleine, Jean-Latyr, Charles-Diène, Anna, Catherine et les autres. C’est une famille qui, avec l’histoire, s’est répartie dans les quatre coins du pays et du monde. « Il y en a qui se sont installés à Gorée, d’autres à Bambey, certains en Gambie, d’autres encore en France… », indique M. Dieng. Selon M. Dieng, le père de Senghor avait 5 épouses et 41 enfants et Léopold Sédar était le 24e. « On retrouve maintenant dans la famille Senghor quasiment toutes les races, y compris des personnes à la peau blanche et aux yeux bleus », renseigne M. Dieng.
Rénovation
Il souligne que « Senghor n’a malheureusement pas de petit-fils mais, qu’à cela ne tienne, son nom sera éternel ». En effet, Léopold Sédar Senghor a eu trois enfants. Tous des garçons. Les deux premiers, Francis Arfang et Guy Waly, sont issus de son premier mariage avec Ginette Eboué, la fille de l’ancien gouverneur de l’Afrique équatoriale française Félix Eboué. Le troisième, Philippe Maguilen, de son mariage avec Collette Hubert Senghor. Philippe Maguilen et Guy Waly sont décédés respectivement en 1981 et 1983. Francis Arfang, quant à lui, était musicien dans l’orchestre de Mor Thiam, le papa d’un certain Alioune Badara Thiam, alias Akon. Il vivait entre la France et les Caraïbes. « Je n’aurais pas aimé avoir un père comme Senghor. On te compare très souvent à lui et il est très difficile de faire mieux que lui. Il a été premier partout où il est passé. La comparaison est avec la pression les deux problèmes que peut avoir un enfant de Senghor dans des sociétés comme les nôtres », philosophe M. Dieng. Dans la pièce centrale de la bâtisse principale, il y a un grand meuble de rangement. Il occupe une bonne partie de la largeur de la pièce. « C’était pour ranger des habits », renseigne M. Dieng selon qui la maison des Senghor était l’une des rares à avoir une cave où le patriarche gardait le vin. Un commerce qui l’a rendu riche puisqu’une bouteille de ce liquide était échangé parfois contre plusieurs têtes de vaches. « Ici est née la République du Sénégal », soutient le conservateur Etienne Guirane Dieng. Il rappelle que les deux emblèmes de la République sont le lion et le baobab. Le premier est le sceau dédié au chef de l’État et le second à l’administration publique.
« Ici est née la République… »
Le lion qu’on retrouve aussi dans l’hymne national est la signification en seereer du prénom du père de Senghor, Diogoye. Le baobab quant à lui est toujours dans l’arrière-cour des Senghor. La décoration de la toiture de la pièce principale de la bâtisse centrale comporte une étoile faite de bois aux couleurs verte et rouge. « C’est ce qui a inspiré l’étoile de notre drapeau », martèle M. Dieng qui souligne que la couleur verte qui est la première du drapeau est aussi celle du parti de Senghor : le Parti socialiste (Ps). « Non seulement cette maison a inspiré le Ps, mais elle a aussi inspiré les symboles de la République », souligne M. Dieng. Cette maison qui a inspiré les symboles de la République du Sénégal, mais aussi les couleurs du Parti socialiste (Ps), est dans un état de délabrement inquiétant. La réfection du site, explique M. Dieng, est faite par phases et traîne faute de moyens. Le troisième bâtiment qui n’est pas encore concerné par la réfection est décrépi. Les murs sont rongés par la salinité. Le sol usé. « Pendant une bonne partie de l’hivernage, le site est inondé, par conséquent fermé », souligne Etienne Guirane Dieng qui plaide pour que les autorités prennent officiellement en charge la réfection du site et sa gestion. À cause de la Covid, le musée a été fermé en 2021. Pendant deux mois, l’eau est restée dans les pièces. Et à cause de la moisissure, une bonne partie des artéfacts ont été endommagés. Selon Etienne Guirane Dieng, le principal problème du musée est financier. Il précise : « On a reçu de financement ni de l’État central ni de la mairie de Joal-Fadiouth. C’est une grosse difficulté. Une maison aussi grande a besoin d’entretien, à défaut, elle tombe en ruine ». Il y a trois ans, cette situation, souligne-t-il, a poussé le ministère du Tourisme à faire un geste. « Comme les inondations étaient récurrentes, il a essayé de remblayer un bâtiment et on a gagné 65 cm. Ce qui a fait que cette année, en dépit de l’inondation de « Mbind Diogoye », le bâtiment n’a pas été touché », renseigne M. Dieng. À l’en croire, les deux bâtiments latéraux ont depuis lors échappé aux inondations. À force de remblayer les rues, soutient-il, cette maison qui date de 250 ans est devenue un bas-fond. « Parfois, l’eau nous arrive aux genoux », renseigne-t-il. L’état de la maison préoccupe son conservateur. « On m’a une fois dit de saisir l’Académie française. Ce que j’avais dit c’est ceci : « Je n’ai pas de statut officiel. Je suis là de manière officieuse. Je peux bien saisir l’académie, mais ça doit passer par l’administration centrale. Il y a des choses que je peux prendre en charge d’une manière personnelle. En revanche, il y en a d’autres que je ne peux pas. Le musée est classé patrimoine national. C’est une limite pour moi. Malheureusement, ça bloque ». La famille Senghor ne peut pas non plus se lancer dans la réfection du musée. « La famille l’a cédé à l’État du Sénégal depuis 1976 alors que Léopold Sédar Senghor était encore président de la République du Sénégal. Entre-temps, la maison est devenue un patrimoine national », souligne M. Dieng. Selon ce dernier, Senghor était un visionnaire. « Il avait dit à ses frères et sœurs, comme ils étaient nombreux, que cette maison pouvait devenir une source de tension entre nous. Il faut la céder à l’État du Sénégal ». La maison, raconte-t-il, était rattachée à la Présidence de la République avant d’être rattachée au ministère de la Culture.
Par Aly DIOUF

