À travers son roman « Le miel du crabe » (Éditions Jasmin), l’architecte-romancière sénégalo-franco-serbe Inès Senghor propose une œuvre à la fois sensible et exigeante sur les failles, les déplacements et la lente construction des identités.
Inès Senghor est présentée à travers une métaphore filée assumée : celle de l’architecture. Architecte de formation, l’auteure apparaît comme une bâtisseuse de récits, posant des fondations solides pour des identités fortes, mais jamais figées.« Loin de toute confusion culinaire, malgré un titre aux saveurs intrigantes, « Le miel du crabe » n’est pas un roman gastronomique. Il s’agit d’une vaste saga familiale, déployée sur plusieurs territoires, plusieurs époques et plusieurs contextes politiques, reliés par un fil rouge implacable : la guerre », a expliqué l’écrivaine sénégalaise Fatimata Diallo Ba.
De la Yougoslavie déchirée, où la jeune Théa perd une partie de sa famille sous les bombes au seuil du 20e siècle, à la Casamance, terre d’origine de Basile, en passant par la France, où Aristide, tirailleur sénégalais, donne toute sa profondeur au titre du roman, et la Croatie, où Lazare survit à un massacre et devient un héros malgré lui, le roman traverse les tragédies du 20e siècle avec une rare intensité.
À en croire Fatimata Diallo Ba, « Miel de crabe » concentre une densité émotionnelle, documentaire et poétique exceptionnelle. L’écrivaine confie avoir relu le roman à plusieurs reprises pour en saisir toutes les strates : la complexité des liens entre les personnages, la diversité des points de vue, le croisement des genres et la puissance d’une langue maîtrisée, enrichie de vocables wolof, diola et serbes.
Elle a souligné également la prouesse d’un premier roman qui embrasse la grande Histoire sans jamais écraser les destins individuels. « Il fallait vraiment être architecte pour avoir une vision claire de cette matière et une mise en mots presque musicale », a-t-elle noté.
La métaphore du crabe, au cœur du roman, devient alors essentielle. Sa carapace peut symboliser la clôture identitaire, mais l’animal, dans sa vulnérabilité, accepte de la perdre pour survivre. Une image que Fatimata Diallo Ba rapproche des réflexions d’Amin Maalouf : « Dès que l’on réduit une identité à une seule appartenance, on prépare le terrain à la guerre. »
Densité émotionnelle Métisse, plurinationale, Inès Senghor connaît trop bien cette question qui enferme autant qu’elle cherche à comprendre : « En tant que métisse, c’est une question que l’on me pose partout et tout le temps. Vous venez d’où ? Ce qui est intéressant, c’est que la réponse attendue varie selon qui la pose. »
En Europe, on la renvoie à l’Afrique. En Afrique, on traque l’Occident. Alors, parfois, elle tranche, par commodité, par fatigue, ou par nécessité sociale. « Je suis Sénégalaise pour les uns, Serbe pour les autres, Française lorsque mon accent en langue étrangère requiert une explication… Mais ma réponse n’est toujours que partielle », a affirmé Inès Senghor.
Partielle, parce qu’aucune nationalité ne suffit à dire une existence. Alors, comment être à la fois honnête et concise ? Comment répondre à une formule de politesse par de l’intime ? Voilà le sens du livre « Le miel du crabe » qui n’est pas un manifeste. C’est un roman de l’infime et de la fracture, de ces moments où la vie dévie de sa trajectoire initiale.
Adama NDIAYE

