Avec sa mort le mercredi 22 juillet, à 77 ans, Pr Maguèye Kassé est passé d’un homme à la présence élégante et utile, à un patrimoine dont le legs inspirera plusieurs générations et plusieurs matières. Il avait fini par confondre son identité à ses passions pour les arts, se muant en un « spectacle humain » qui chantait juste l’universel.
Esthète de grande classe, épicurien tel qu’il s’en réclamait, Pr Maguèye Kassé était un brillant critique d’arts. Passionné de jazz, féru de Miles Davis qu’il écoutait avec le cœur et l’esprit, il avait avancé dans un essai consacré à ce genre musical majeur et ce musicien révolutionnaire.
Pr Kassé n’observait pas que l’art, il le vivait. Il avait une préférence pour « Concerto de Aranjuez » et « Kind of Blue », notamment la plage « So What » qui était la sonnerie de son téléphone portable.
« Je me suis essayé au saxo. J’avais surtout les dimanches pour taquiner l’instrument. Mais un moment ma famille m’a fait comprendre que je ne devais pas tant faire plaisir au voisinage », nous racontait-il dans des phrases ponctuées de son rire franc et un tantinet espiègle. C’est aussi cela, sa personnalité : il ne s’arrêtait pas à simplement aimer, il cherchait par ailleurs à envelopper, à habiter, à comprendre son sujet.

Ami du cinéaste Sembène Ousmane, par ailleurs président de l’Association Sembène Ousmane qu’il animait avec dévouement, il gardait beaucoup de souvenirs intimes de « l’Aîné des anciens ». Il avait d’ailleurs, dans son immense bibliothèque de sa résidence de Mermoz, le scénario et des documents avec force détails du film non réalisé de Sembène, « L’Almamy Samori Touré ».
Pr Maguèye Kassé était un critique avisé du 7e art, notamment du cinéma africain. Il était une personnalité reconnue des couloirs du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) et du Festival international du cinéma africain de Khouribga (Maroc), au cours desquels ses conférences étaient toujours remarquables.
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Mais son lien au cinéma ne se circonscrit certainement pas à Sembène Ousmane dont il cherchait à expliquer le sens communiste, le propos féministe et la lutte de transformation sociale qui sous-tendent sa cinématographie. Pr Kassé se prononçait presqu’avec la même passion sur le cinéma français, américain, sur le Japonais Akira Kurosawa, ou encore sur les films de l’Amérique latine qu’il a visitée le trimestre de cette année.
Le directeur des Arts, Hugues Diaz, affirme que « toutes les grandes retombées que nous avons eues dans ce secteur (cinéma), sa main y est pour quelque chose ». L’ancien directeur de la Cinématographie sénégalais indique que, à la Berlinale (Festival international de film de Berlin), « c’est (Pr Kassé) qui nous ouvrait toutes les portes, avec sa maîtrise de la culture allemande, sa connaissance du secteur cinématographique de ce pays, son universalité et sa rigueur intellectuelle ».
Pour le théâtre, il avait le même regard critique et précieux. C’est quelque peu parti de ses travaux scientifiques sur l’œuvre théâtrale de Bertolt Brecht. C’était, en outre, un régal d’écouter Pr Kassé faire une étude comparée entre « Hyènes » de Djibril Diop Mambéty et son inspiration « La Visite de la vieille dame » du Suisse Friedrich Dürrenmatt.
Pr Maguèye Kassé était le Commissaire général de la 8e édition de la Biennale de l’art africain contemporain (Dak’art 2008). Jusqu’à sa mort, il siégeait à la section Arts, Lettres et Cultures de l’Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal, où il était élu dès la création de cette dite section. Ces deux reconnaissances ne sont ni fortuites, encore moins usurpées. C’est la rançon d’un dévouement aux arts et à la culture, qui transparaissait jusqu’à son geste et son verbe au quotidien.
Pour l’artiste visuel et icône du sous-verre, Serigne Ndiaye, le défunt avait ce génie rare « d’animer et créer des échanges et favoriser des inter-rapports culturels et artistiques ». Ce qui en faisait ainsi un curateur éclatant, qui avait le secret d’enrichir et de prolonger le discours artistique.
Le défunt plasticien Abdoulaye Diallo « Lebergerdel’îledenGor », dont il était le commissaire permanent, avait grandement bénéficié de son obligeance. Les contributions les plus marquantes sont sans doute les expos « Quelle humanité pour demain ? » à la Bibliothèque universitaire Cheikh Anta Diop (mai-juillet 2018, 4800 visiteurs), « Art rupestre africain. De la contribution africaine à la découverte d’un patrimoine universel » (Musée Théodore Monod – Ifan, mars-avril 2017) et « Prehistomania » au Musée de l’Homme de Paris (novembre 2023-mai 2024).
Dans ce prestigieux musée sis Place Trocadéro, qui exposait pour la première fois un artiste africain avec Lebergerdel’îledenGor, Pr Maguèye Kassé était commissaire invité aux côtés du Pr Jean-Louis Georget et Egidia Souto. Il avait fait une merveilleuse impression chez les invités et chaque fois qu’il fallait expliquer la toile sélectionnée « Hommage à Leo Frobenius 2 », affirmant son érudition de la germanistique et la vastitude de sa culture des arts et de l’universel.
Il y avait également la parution des six livrets qui explicitent l’art et l’œuvre de « Lebergerdel’îledenGor ». Le passage de sa préface de la toute dernière production de l’artiste visuel décédé le 25 septembre 2025 illustre sa motivation de critique.
« Il peut sembler, à un public non habitué à la créativité d’un artiste, incompréhensible d’associer dans une œuvre d’art deux champs de réflexions voire d’études si différents et si éloignés l’un de l’autre. De même, on peut penser que pour des férus d’art, l’interrogation est légitime, dans le même ordre d’idées, quant aux clefs indispensables dont ils doivent disposer pour suivre la motivation de l’artiste, sa démarche et ses procédés techniques », a préfacé Pr Kassé pour le livret « Du Tirailleur au naufragé », qui explicitait la toile éponyme, traitant du massacre de Thiaroye en 1944 et des ravages de l’émigration clandestine par les océans.
Un militant fidèlement marqué rouge
« S’il ne devait rester qu’un communiste, ce serait moi. (…) Les gens ont tout faux de parler de fin des idéologies. Tous ces débats conjoncturels que vous entendez ne dépassent pas ce sujet ». C’était la conviction de Pr Maguèye Kassé.
Marxiste convaincu, militant du Parti de l’indépendance et du travail (Pit) dont il était le Secrétaire du Comité central, le défunt s’est foncièrement approprié les valeurs humaines qui fondent le communisme. Émancipation des classes opprimées, néocolonialisme, discrimination de genre, justice sociale, transformation sociale, liberté, liberté, liberté encore, souveraineté populaire. Voilà les sujets qui ont toujours rythmé son propos.
Il ne disait pas ces mots pour la beauté du slogan, il les vivait. C’était chez lui une manière d’habiter le monde, selon son camarade Amadou Mbengue « Vieux ».
« Son engagement au sein du Pit n’était pas un simple choix militant. Maguèye Kassé procédait d’une conviction philosophique selon laquelle la connaissance n’a de sens que lorsqu’elle contribue à transformer la société. Cette fidélité à la Gauche sénégalaise n’a jamais varié. Elle traversa les décennies sans jamais céder aux modes politiques ni aux opportunismes. (…) Il croyait que le savoir devait éclairer les consciences et nourrir les luttes contre les injustices », témoigne le membre du bureau politique du Pit.
Cette fidélité se prononçait dans ses amitiés comme ses amours, son amour. « Mon épouse » était une de ses rengaines préférées, parlant de Ndeye Amy Faye, avec qui il est marié depuis juin 1986.
Par Mamadou Oumar KAMARA et Moussa SECK

