Beaucoup ne le savent pas, mais le « gowé » ou « diguidié » très prisé par les femmes sénégalaises est bien cultivé au Sénégal. À Innalah, un patelin situé dans le département de Goudiry, dans la région de Tambacounda, des parcelles de Cyperus Rotundus s’étendent sur de vastes périmètres dans les zones basses. Entre secrets d’alcôve, vertus médicinales et apport économique, les femmes d’Innalah racontent le « gowé » dans toutes ses facettes.
Échine courbée, épaules voûtées, tête baissée, yeux fixés au pied d’une plante, Dieumb Sylla, 9 ans environ, enlève les mauvaises herbes qui l’empêchent de grandir correctement à l’aide d’une petite pioche rudimentaire. À Innalah, dans les cuvettes, à quelques encablures du village, cette écolière exploite une parcelle de Cyperus Rotundus ou « diguidié », une plante herbacée vivace à rhizomes et tubercules, pouvant atteindre une hauteur de 1,40 mètre. Il se développe en petites touffes.
Le pied-mère est relié à de nombreux pieds-fils par des tiges souterraines ramifiées formant des chapelets de tubercules couverts d’écailles fibreuses sombres, appelé « gowé » au Sénégal. Les tiges sont feuillées. Les feuilles fines et d’un vert brillant. Dès l’entrée dans ce hameau perdu dans la commune de Koar, dans le département de Goudiri, la senteur enivre le visiteur. Elle s’intensifie au fur et à mesure que l’on s’approche de la place publique où trône une grande mosquée. Ici, la bonne odeur est presque chronique. Elle est boisée, épicée et parfois même camphrée. Ce village est devenu, depuis quelques années, l’épicentre de la culture du « gowé » dans la région de Tambacounda.
Cet encens traditionnel est très recherché par les femmes sénégalaises. Il suffit d’y prélever un tout petit peu et de le mettre dans l’encensoir pour profiter de la bonne odeur de sa fumée aux effluves enivrants. Au-delà de sa senteur plaisante, le « gowé » constitue pour les femmes une arme de séduction redoutable. Des perles de taille y sont dérivées. Elles sont non seulement des accessoires symbolisant la féminité et la sensualité dans beaucoup de cultures africaines mais apportent aussi une touche de mystère et d’élégance à la femme. « Avec le “gowé”, nous fabriquons pour les femmes des armes de destruction contre les hommes », lance Fama Séwane, avec un sourire de joie sous les applaudissements des autres femmes qui l’entourent.
Vertus thérapeutiques
Beaucoup d’histoires salaces de ce genre se racontent autour du « gowé ». « Si tu fais une infusion de “gowé” et y boit un peu avec madame, vous serez tous les deux contents la nuit », ajoute encore la dame, sur un ton taquin. Il s’agit là d’un autre secret d’alcôve. Sur le plan sanitaire, le « gowé » contiendrait des huiles essentielles qui auraient des propriétés médicales reconnues. « Nous faisons recours au “gowé” pour le traitement des maux de ventre chez les enfants et même chez les adultes. Il réduit la fièvre, les inflammations, les douleurs, entre autres », souligne Adama Niang, présidente du Groupement d’intérêt économique (Gie) « Sant Yallah » qui regroupe plus de 200 femmes de la contrée.
Celles-ci s’illustrent de plus en plus dans le développement de cette filière. Au plan économique, cette culture commence à changer la vie de beaucoup de femmes dans la localité. « Cela fait 4 ans que nous cultivons le “gowé”. Nous l’avons copié des femmes de Bakayoko, un village voisin. Aujourd’hui, presque chaque femme dans le village a sa petite parcelle de culture. Et pour dire vrai, nous y trouvons notre compte. Grâce à cette activité, il y a des femmes qui ont changé leur chambre à coucher, d’autres ont acheté des bêtes pour se lancer dans l’élevage afin d’augmenter leurs revenus, etc. », reconnaît Adama Niang, sous le contrôle d’une vingtaine de femmes à ses côtés qui font des signes d’approbation.
Non sans déplorer le bas prix proposé par les revendeurs. « Ici, nous vendons le kilogramme à 1.000 FCfa alors que dans les grandes villes comme Dakar, il peut aller jusqu’à 5000 FCfa. Nous bazardons la production en quelque sorte, mais nous n’avons pas d’autres alternatives », regrette-t-elle. Astou Ndémane, la cinquantaine, embouche la même trompette. Selon elle, la culture du « gowé » rapporte beaucoup aux femmes de Innalah. Il leur permet, en plus de ce qu’Adama Niang a dit, de se procurer des habits de valeur comme le getzner et autres. Ce qui n’était pas donné à tout le monde auparavant. Travail difficile Fana Ndao, elle, se dit être l’une des précurseures de la culture du « gowé » dans le village. « Même mon mari n’y croyait pas au départ.
D’ailleurs, le soir, quand je rentrais des champs recouverte de boue, il me disait toujours, Fana, tu es trop sale. Mais quand il a su qu’on pouvait y gagner de l’argent, il a fini par libérer un de nos enfants des travaux champêtres pour qu’il m’aide dans ma parcelle », raconte Fana Ndao sur fond d’un sentiment de satisfaction. Mais avant que le « gowé » ne chauffe l’intimité des chambres ou ne purifie les corps, les femmes productrices avalent des poires d’angoisse. À la tombée des premières pluies, ces femmes cultivatrices retournent la terre et attendent que les graines poussent. Ensuite, elles repiquent les plantes, désherbent, engraissent, et tout cela avec des outils rudimentaires.
Ensuite, il faut attendre que les cultures arrivent à maturation avant de commencer les récoltes vers le mois de janvier après la moisson de l’arachide. À cette période, les pluies commencent à se faire rares si elles tombent encore. Du coup, la terre devient difficile à travailler. « Le travail est vraiment pénible. Même après les récoltes, il faut brûler les produits, les traiter avant la mise en sac et la commercialiser. Mais tant qu’il nous reste de la force, nous allons continuer à faire ce travail qui nous passionne et nous permet de gagner un tout petit peu d’argent pour satisfaire à nos besoins », estime Fana Ndao. Comme quoi, avant d’atterrir dans les encensoirs pour distiller une bonne odeur, les femmes productrices de « gowé » boivent le calice jusqu’à la lie.
Par Amadou Maguette NDAW, Ndiol Maka SECK (textes) et Moussa SOW (photos)