Au skate park de la place des Cultures urbaines de la Patte d’Oie, les jeunes se lancent avec audace et énergie. Ils enchaînent chutes, rires et apprentissages.
C’est immunisés contre la peur, mais pas contre les chutes, que des enfants en rollers s’amusent dans le skate park de la place des Cultures urbaines, situé dans le quartier de la Patte d’Oie, sur la route de l’aéroport. Casque vissé sur la tête, ils enchaînent à la suite les obstacles du skate park, tandis que leurs rires se mêlent au vrombissement des rollers. Genoux fléchis, ces enfants et adolescents s’amusent à faire encore et encore le parcours du skate park. Seules leurs postures changent. Tantôt ils croisent leurs bras et s’accroupissent, tantôt ils roulent à reculons.
Ils échangent des conseils et, de temps en temps, un « wooy dé na », accompagné d’un rire moqueur, se mêle aux chutes de certains. Fatima, une jeune fille de 17 ans, a déjà expérimenté ces mauvaises chutes. Assise sur le petit espace en face de la boutique où sont rangés les différents rollers et casques, elle soulève précautionneusement son pantalon noir oversize pour montrer les deux blessures à peine guéries qu’elle s’est faites aux genoux. « Je me suis faite ces blessures alors que je faisais du roller sur la Corniche. En tentant d’esquiver une moto, je suis tombée », relate-t-elle.
Malgré sa blessure, elle demeure fière de son parcours. «Ça fait une semaine que j’ai appris à faire du roller et déjà, j’arrive à me tenir debout et à ne pas tomber si je fléchis bien mes jambes. Le roller n’est pas si difficile que l’on pourrait le penser », dit Fatima. Quand on lui demande ce qui l’a poussée à en faire, elle répond, avec un sourire timide, que c’est avant tout pour perdre du poids et qu’elle s’est finalement découverte une passion. Après avoir chaussé ses rollers, elle se lève pour rejoindre les autres qui s’amusent déjà. Mais avant, elle glisse une pièce de 50 FCfa à un enfant vêtu d’un ensemble gris qui veut désespérément compléter sa somme de 450 FCfa afin de pouvoir louer une paire de rollers et rejoindre les autres sur le skate park.
Tout heureux, l’enfant d’environ huit ans se dirige vers la boutique où des paires de rollers et des casques de différentes tailles sont rangés dans des casiers. Le matériel n’est certes pas neuf, mais il suffit pour faire le bonheur des enfants qui le prennent d’assaut en se bousculant. Plus qu’un simple terrain de jeu Une fois que les nouveaux venus sont tous équipés, l’entraînement peut commencer. Ce sont les moniteurs Amadou et Serigne Saliou qui s’en chargent. Ceux-ci, surnommés respectivement Am et Petit, ont des méthodes de travail différentes. Am a une patience à toute épreuve et Petit rabroue les enfants non sans une pointe d’affection. « Hé toi, assure-toi de mettre tes rollers avant que je commence l’entraînement, sinon tu ne mettras pas un pied sur le skate park », lance-t-il à un petit garçon, les sourcils froncés, mais avec un sourire en coin.
Petit met ensuite les enfants en rang et leur demande de le suivre au moment où il fait plusieurs fois le tour du skate park. « C’est ce qu’on appelle un marathon », précise Am. « On commence avec le marathon qui est normalement à la portée de tout le monde, car après quelques cours, il est facile de se tenir debout et de faire quelques tours. Tout réside dans la flexion des genoux. C’est primordial pour les débutants, mais quand on a acquis de l’expérience, on peut s’en passer », explique-t-il. Pour preuve, Am fait quelques pas avec ses rollers rouge vif. Jambes tendues, il se déplace avec autant d’aisance que s’il portait de simples chaussures.
Faisant un tour sur lui-même, il poursuit en expliquant le reste du programme : « Ensuite, les enfants feront du slalom, c’est-à-dire qu’ils se faufileront à travers les plots que vous voyez. Et enfin, ils feront des exercices de saut ». Le programme semble chargé, mais pour Petit dont le collier de coquillages suit chacun de ses mouvements, cela ressemble surtout à un bon moment de plaisir.
Les enfants aussi s’amusent, même s’ils sont, de temps en temps, sermonnés par le moniteur qui confie d’ailleurs que l’encadrement n’est pas facile. « Ce n’est pas facile de surveiller des enfants. Par moment, quand ils me voient produire une figure, ils pensent automatiquement que c’est à leur portée, alors que non. Ils peuvent se blesser, car ils n’ont pas conscience de leurs limites. Je n’ose même pas imaginer ce qui se passerait si on les laissait sans surveillance », fait-il savoir. Le terrain du skate park n’est pas continu. Il monte, descend, trace des figures étranges. D’un côté, une sorte de vague bleue d’environ deux mètres figée dans le béton et, de l’autre, un triangle rouge dont le sommet pointe vers le haut. Ce n’est pas tout.
Des rampes viennent compléter le décor. Un non-initié aurait du mal à s’y retrouver. Mais, Amadou est là pour apporter des éclaircissements : « Le genre de triangle rouge est appelé chapeau chinois. Et ça, là-bas », dit-il en désignant la vague, « c’est une rampe. Tout cela forme un parcours ». L’homme d’une vingtaine d’années se confie ensuite sur sa passion pour le roller. « J’ai toujours aimé faire du roller. Au début, je me suis formé sur le tas, mais j’ai fini par trouver des professionnels qui m’ont appris le reste. Le roller a beaucoup de côtés positifs ; le plus grand étant qu’il empêche les jeunes de traîner dans la rue et de s’adonner au banditisme.
En effet, quand on y réfléchit bien, c’est par oisiveté et par manque de passions que certains jeunes tournent mal », avance Amadou. Entre chutes, persévérance et rires partagés, le skate park de la Patte d’Oie est devenu bien plus qu’un simple terrain de jeu. C’est un espace d’apprentissage et d’expression.
Yaye Bilo Ndiaye