À 67 ans, Youssou Ndour regarde derrière lui une carrière où les succès populaires côtoient des paris artistiques plus audacieux. Parmi eux, Egypt occupe une place singulière. Né d’une longue quête musicale et spirituelle, le disque, enregistré entre Dakar et Le Caire, mêle les sonorités sénégalaises aux traditions musicales arabes. En 2005, cette œuvre consacrée aux grandes figures du soufisme reçoit le Grammy Award, offrant à son auteur l’une des plus prestigieuses consécrations de sa carrière.
Egypt ne naît pas d’une simple envie de changer de registre. Le projet mûrit pendant plus de cinq ans avant de paraître au Sénégal en 2003 sous le titre Sant Yàlla, « Louange à Dieu ». Il sort ensuite à l’international en 2004 sous le nom d’Egypt. Youssou Ndour y emprunte une voie peu explorée jusque-là dans sa carrière. Loin de l’énergie du mbalax qui a construit sa popularité, il livre huit morceaux consacrés à Dieu et à plusieurs grandes figures du soufisme sénégalais. Cheikh Ahmadou Bamba, Seydina Limamou Laye, Baye Niass et Cheikh Ibra Fall y sont notamment célébrés.
Le parcours s’ouvre avec « Allah », une longue pièce de plus de six minutes consacrée à Dieu, au Prophète et à des cheikhs mauritaniens. Viennent ensuite « Shukran Bamba », « Mahdiyu Laye », « Tijaniyya », « Baay Niasse », « Bamba the Poet », « Cheikh Ibra Fall » et « Touba Daru Salaam ». Une traversée musicale de plusieurs figures et sensibilités du soufisme sénégalais, avant de s’achever à Touba.
Quand Dakar rencontre Le Caire
Pour donner à cette œuvre sa couleur particulière, Youssou Ndour s’associe au compositeur égyptien Fathy Salama. Ensemble, ils coproduisent le disque, enregistré entre le studio Xippi, à Dakar, et des studios du Caire. Fathy Salama apporte avec lui un orchestre égyptien et des arrangements puisés dans la tradition musicale arabe.
Face à lui, les musiciens sénégalais apportent leurs propres sonorités. Les cordes du Nil dialoguent ainsi avec la kora de Babou Laye et les percussions sénégalaises. Au centre de cette rencontre, la voix de Youssou Ndour change elle aussi de registre. Elle se fait plus posée, plus recueillie, portée par des mélodies qui donnent à l’ensemble une atmosphère presque cérémonielle.
Plus qu’une rupture, cette expérience révèle une autre facette de l’artiste. Il conserve son identité tout en l’ouvrant à un nouvel univers musical. Le disque fait ainsi se rencontrer deux traditions, deux imaginaires et deux rives du continent africain.
Une œuvre profondément sénégalaise
Derrière son titre et ses sonorités égyptiennes, Egypt reste profondément ancré dans l’univers religieux et culturel du Sénégal. Youssou Ndour choisit de chanter en wolof les grandes figures spirituelles qui occupent une place centrale dans l’histoire religieuse du pays.
La chercheuse Fiona McLaughlin a notamment analysé le projet comme une expression d’une « modernité soufie », c’est-à-dire une manière d’inscrire une tradition spirituelle sénégalaise dans un monde musical désormais mondialisé.
Même la pochette participe à cette démarche. Le mot « Egypt » apparaît discrètement, tandis qu’un immense « Allah », écrit en calligraphie arabe dorée, domine la couverture. Au dos, Youssou Ndour, les yeux fermés et les bras écartés, apparaît dans une posture évoquant celle d’un derviche tourneur.
À sa sortie, le disque ne connaît pas immédiatement le même accueil que les grandes productions populaires de Youssou Ndour. Son caractère religieux suscite notamment des réserves au Sénégal. Mais sur la scène internationale, il finit par trouver une reconnaissance à la hauteur de son ambition.
En 2005, Egypt remporte le Grammy Award du meilleur album de musique du monde contemporaine. La distinction vient couronner plusieurs années de travail et place cette création de Youssou Ndour au sommet de la scène musicale internationale.
Le Grammy en couronnement
La même année, le disque reçoit également le prix de l’album de l’année aux BBC Radio 3 Awards for World Music, tandis que Youssou Ndour décroche un MOBO Award du meilleur artiste africain. Mais le Grammy reste la consécration majeure.
Pour Youssou Ndour, il vient surtout valider un choix artistique qui avait consisté à s’éloigner momentanément des attentes habituelles du public pour défendre une œuvre plus intime. Vingt-deux ans après sa sortie internationale, Egypt conserve une place à part dans sa discographie.
À 67 ans, l’artiste peut mesurer la portée de ce pari. Cette aventure lui aura permis de réunir Dakar et Le Caire, la tradition sénégalaise et les sonorités arabes, la musique populaire et le chant spirituel. Surtout, elle lui aura offert, en 2005, cette statuette devenue l’un des symboles les plus forts de sa carrière : le Grammy Award !
Yaya SOW


