Au Sénégal, certaines figures religieuses ont dépassé les frontières de leur propre confrérie pour devenir des références communes. Serigne Abdou Aziz Sy Dabakh est de celles-là. Khalife général des tidianes de Tivaouane de 1957 à 1997, il a marqué plusieurs générations par son discours sur la paix, la concorde et la responsabilité collective. Mais son influence ne s’est pas limitée à la seule communauté tidiane. Dans un Sénégal où les grandes familles religieuses entretiennent depuis longtemps des liens de proximité, Dabakh Malick s’est imposé comme l’un des visages de cette fraternité.
Son rapport avec les autres foyers religieux s’inscrivait d’abord dans une conception large de l’islam sénégalais. Pour lui, les différences d’appartenance confrérique ne devaient pas faire obstacle à l’unité des musulmans. Cette vision prenait une résonance particulière dans ses relations avec les autres grandes figures religieuses du pays.
Au-delà de Tivaouane
Le lien entre Tivaouane et Touba constitue l’un des exemples les plus emblématiques de cette proximité. Les deux foyers, respectivement associés à la Tijaniyya et au mouridisme, ont pourtant développé des traditions et des cultures religieuses distinctes. Mais leurs grandes figures historiques ont entretenu des rapports qui ont contribué à inscrire le dialogue interconfrérique dans l’histoire religieuse du Sénégal.
El Hadji Malick Sy et Cheikh Ahmadou Bamba étaient notamment liés par une proximité familiale, mais aussi par une reconnaissance mutuelle dans le domaine religieux. Cette relation entre deux grandes figures du soufisme sénégalais a contribué à nourrir, au fil des générations, une culture de respect entre Tivaouane et Touba.
Dabakh Malick a hérité de cette tradition de dialogue. Dans son rôle de khalife, il a continué à faire de la fraternité religieuse un principe essentiel de son action. Les rapports entre les différents foyers ne se réduisaient ainsi pas aux appartenances confrériques : ils participaient d’un même espace religieux et social.
Une proximité qui dépasse les confréries
La particularité de Dabakh résidait justement dans sa capacité à parler au-delà de son propre cercle. Sa parole était écoutée à Tivaouane, mais aussi à Touba, Ndiassane, Thiénaba, Médina Baye ou dans d’autres foyers religieux.
Cette posture explique en partie la place singulière qu’il occupe encore dans la mémoire collective.
Des années après sa disparition, il demeure associé à une période où la parole religieuse pouvait servir de médiation dans les moments de tension et rappeler aux acteurs politiques et sociaux leurs responsabilités. Son khalifat, qui s’est étendu de 1957 à 1997, est d’ailleurs resté fortement associé à son rôle de régulateur dans la vie socio-politique sénégalaise.
Cette dimension est importante pour comprendre ses rapports avec les autres foyers religieux. Dabakh ne concevait pas la concurrence entre confréries comme une fatalité. Il mettait plutôt en avant ce qui les rapprochait : la foi, l’enseignement islamique, le respect des anciens, la solidarité et la recherche de la paix.
Le religieux comme espace de concorde
Dans le Sénégal contemporain, les confréries continuent d’occuper une place centrale dans la société. Les grandes familles religieuses entretiennent avec l’État et entre elles des relations qui dépassent largement le seul cadre du culte. Les rencontres entre représentants des différents foyers participent notamment à la préservation d’un équilibre social fondé sur le dialogue et le compromis.
Dans cette architecture, Dabakh Malick apparaît comme une figure de la concorde. Sa démarche consistait moins à effacer les différences qu’à empêcher qu’elles deviennent des fractures. Tivaouane pouvait être son foyer spirituel, mais son message se voulait national.
C’est peut-être là que réside une partie de son héritage : avoir contribué à faire de la fraternité entre les foyers religieux non pas un simple discours de circonstance, mais une exigence pour la cohésion du pays.
À Tivaouane comme à Touba, à Ndiassane comme à Thiénaba, les appartenances peuvent différer. Mais la mémoire de Dabakh rappelle qu’au-delà des confréries, il existe un patrimoine commun : celui d’un islam sénégalais construit aussi par le dialogue, la considération mutuelle et la recherche permanente de la paix.
Arame NDIAYE


