Dans cette interview, le président de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), Abdoulaye Diop, revient sur les performances macroéconomiques de la zone et sur la politique d’intégration régionale. Il estime que l’activité économique est restée vigoureuse et que la dynamique de croissance observée depuis 2023 s’est maintenue en 2025 et se poursuit en 2026. Commentant le nouvel accord entre le Sénégal et le Fonds monétaire international (Fmi), M. Diop souligne qu’il s’agit d’un signal positif pour les autres partenaires techniques et financiers, ce qui ouvre la voie à d’autres opportunités de financement.
Entretien
Quelle appréciation faites-vous de la dynamique économique de l’Union en 2026 et quelles sont les perspectives pour 2027 ?
En dépit de la persistance de la crise sécuritaire dans la région, des tensions commerciales et géopolitiques au niveau mondial, conjuguées à la guerre au Moyen-Orient et aux chocs climatiques, l’activité économique au sein de l’Uemoa est restée vigoureuse. La dynamique de croissance observée depuis 2023 s’est maintenue en 2025 et se poursuit en 2026, tirée par tous les secteurs de l’économie. En 2025, le taux de croissance économique de l’Union est ressorti à 6,5 %, contre 6,2 % en 2024. Cette dynamique est portée par la bonne tenue des industries extractives, la vigueur du secteur des services et les résultats favorables de la production agricole. Ce dynamisme se poursuit en 2026, avec un taux de croissance économique projeté autour de 6,0 %, en lien avec la bonne orientation de l’ensemble des secteurs. Les économies de l’Union devraient rester sur ce sentier en 2027 et à moyen terme, grâce à la poursuite des investissements dans des secteurs stratégiques et les infrastructures. Toutefois, des facteurs de risque pèsent sur ces perspectives, notamment les incertitudes entourant l’environnement international.
Quelles sont les principales orientations de la feuille de route « Impact 2030 » ?
Le Plan stratégique 2025-2030 de la Commission, dénommé « Impact 2030 », est élaboré en lien avec la Vision prospective 2040 de l’Union, qui ambitionne de faire de l’Uemoa un espace économique et monétaire durablement intégré, paisible et prospère, ouvert sur l’Afrique, avec une position stratégique consolidée dans le monde. Par ailleurs, le Plan stratégique 2025-2030 de la Commission de l’Uemoa, « Impact 2030 », vise à accélérer la transformation structurelle des économies régionales. Il identifie treize écosystèmes régionaux prioritaires et la création de pôles énergétiques pour soutenir l’industrialisation locale. Le Plan est articulé autour de cinq axes stratégiques. L’axe 1 concerne le développement d’écosystèmes de production. L’axe 2 est relatif au développement d’infrastructures économiques supports à la compétitivité. Le troisième axe va dans le sens de la promotion du développement humain et de la citoyenneté. Le quatrième axe est orienté vers le renforcement des fondements de l’intégration. Quant à l’axe 5, il est lié à la modernisation de la gouvernance institutionnelle.
La zone Uemoa n’a pas été épargnée par l’inflation mondiale et les effets de la crise au Moyen-Orient. D’ailleurs, sept pays sur huit ont revu à la hausse les prix du carburant. Comment appréhendez-vous les impacts de ces mesures ?
Nous suivons de près l’impact de la crise au Moyen-Orient sur notre Union. En effet, les crises dans cette zone ont entraîné un renchérissement des produits pétroliers et des coûts de transport et de fret, avec des effets de second tour potentiels sur les prix des produits alimentaires et des autres biens importés. Les pressions inflationnistes demeurent donc jusque-là contenues, notamment grâce à une offre céréalière relativement favorable. Ainsi, l’inflation dans l’Union est ressortie à 1,3 % en août 2026.
Dans le même sens, des États de l’Uemoa, notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Niger, ont entamé l’exploitation de leurs hydrocarbures. Comment cela peut-il contribuer à dynamiser l’économie de l’Union ?
L’essor de la production d’hydrocarbures au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Niger est venu renforcer ces piliers, permettant à l’Union de maintenir une croissance de plus de 6 % en 2024 et 2025, soit largement au-dessus de celle de l’Afrique subsaharienne, estimée en moyenne à 4,4 % pour ces années par le Fmi. L’essor de la production d’hydrocarbures dans les pays de l’Union cités auparavant agit comme un levier industriel majeur et devrait continuer à doper la croissance à travers, notamment, la disponibilité de l’énergie et la réduction de son coût : la production de pétrole et de gaz dans ces trois États membres permet d’obtenir une meilleure offre locale, de consolider les approvisionnements en carburant pour les pays ayant déjà des raffineries et de baisser le coût de l’électricité pour les usines et les ménages. Comme vous le voyez, la production d’hydrocarbures a un fort impact sur la croissance de l’Union. Les perspectives à court et moyen termes sont également prometteuses, avec les nouvelles découvertes et la mise en service de nouveaux gisements, notamment en Côte d’Ivoire.
Sur le plan fiscal, des efforts sont faits pour élargir l’assiette et augmenter le taux de pression dans plusieurs pays. Quelle est votre lecture de cette orientation économique ?
Sur la période 2020-2025, on note que les États ont réalisé des performances assez remarquables. Les recettes fiscales ont doublé dans certains pays, tandis que les taux de progression se situent autour de 70 % dans d’autres. Ces résultats sont le fruit des efforts des États membres de l’Union, qui conduisent des réformes et des actions visant l’élargissement de l’assiette fiscale, l’amélioration du rendement de l’impôt, la modernisation de l’administration fiscale et le renforcement de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales. Par ailleurs, pour atteindre les objectifs du Plan stratégique « Impact 2030 », l’élargissement de l’assiette fiscale des États membres s’impose comme le levier indispensable pour la mobilisation des ressources et le financement des services publics (infrastructures, santé, éducation).
Quels sont aujourd’hui les plus grands chantiers et défis de la Commission de l’Uemoa, à court terme ?
Parmi les grands chantiers de l’Uemoa, on peut citer la promotion de la paix et de la sécurité, la mise en œuvre de la stratégie de développement des pôles énergétiques, le développement de l’agro-industrie (développement de la chaîne des valeurs des filières coton-textile, riz, anacarde, arachide, etc.), le développement des industries légères et extractives (engrais, hydrocarbures, métaux précieux, etc.), le développement et le renforcement des réseaux routiers, ainsi que la réalisation des infrastructures numériques (backbone régional). Au titre des défis de la Commission de l’Uemoa, il faut citer le défi sécuritaire, l’amélioration et la consolidation des indicateurs macroéconomiques de l’Union (taux d’inflation, taux de croissance économique, taux d’endettement, etc.), ainsi que la mobilisation des financements pour la mise en œuvre du Plan « Impact 2030 ».
L’intégration et la libre circulation des personnes et des biens restent encore d’importants défis malgré les multiples efforts. Quel est le plan d’action mis en place pour diminuer ou éliminer les barrières multiformes ?
Il faut reconnaître que, malgré les progrès, l’on enregistre des difficultés pour assurer la libre circulation des biens et des personnes, ce qui impacte négativement les échanges entre les États membres. Pour résoudre ces difficultés, la Commission de l’Uemoa effectue chaque année des missions de contrôle des agréments et de règlement des litiges dans les États membres. Récemment, aux termes d’une consultation, elle a mis en place une plateforme de dématérialisation de la procédure d’octroi de l’origine communautaire des produits Uemoa, une plateforme collaborative entre la Commission de l’Uemoa et les États membres dans le cadre du traitement des dossiers de reconnaissance de l’origine communautaire. Dans le souci de compléter son Union douanière, la Commission a engagé, ces dernières années, une réforme majeure qui devra conduire à l’unicité du marché régional. Il s’agit de la mise en place du régime de la libre pratique.
Au Sénégal, le gouvernement a trouvé un accord technique avec le Fmi après deux ans de négociations. Comment accueillez-vous ce nouvel élan de partenariat ?
Le Sénégal occupe une place importante au sein de l’Union, dont il constitue la deuxième économie. En conséquence, tout ce qui l’affecte a un grand impact sur la dynamique économique sous-régionale. Malgré les énormes efforts consentis, sans apport extérieur, le pays peut s’en sortir difficilement. Le Sénégal doit pouvoir compter sur tous ses partenaires, aussi bien au niveau régional qu’au plan international. L’accord conclu avec le Fmi devrait donc permettre de réduire les vulnérabilités budgétaires et extérieures, d’accroître les dépenses sociales et de soutenir une croissance durable et inclusive. Il convient de rappeler qu’un accord avec le Fmi est un signal positif pour les autres partenaires techniques et financiers, ce qui ouvre la voie à d’autres opportunités de financement. Les autorités sont à féliciter pour être parvenues à la signature de cet accord important.
Parallèlement, un Plan de traitement de la dette du Sénégal a été présenté. La nouveauté est que la dette en FCfa est exclue du champ. Quel impact sur l’écosystème économique et financier de l’Union ?
La dette en FCfa concerne essentiellement la dette intérieure, soit la dette contractée sur le marché régional, soit directement auprès du système bancaire, qui est historiquement un grand détenteur de titres publics souverains. De ce fait, le marché financier régional reste le socle du financement à court et moyen termes des États membres de l’Uemoa. La Commission de l’Uemoa salue cette orientation retenue par les autorités sénégalaises, qui contribuera grandement à la consolidation et à l’approfondissement de notre marché financier sous-régional. Il convient de noter que le traitement d’une partie de la dette, en particulier la dette extérieure, donne une marge budgétaire au pays bénéficiaire. La préservation de la dette intérieure dans le traitement envisagé par le Sénégal permet de rassurer les investisseurs régionaux quant à leur perception du risque pour l’ensemble de l’Union. Il me semble utile de rappeler le rôle prépondérant joué par le marché des titres publics de l’Uemoa dans la politique de gestion active de la dette menée ces dernières années par les autorités sénégalaises.
Quelles sont les principales actions prévues par la Commission de l’Uemoa au Sénégal dans les prochaines années ?
Au plan du développement de la statistique, la Commission a, lors de la dernière décennie, appuyé le Sénégal avec un financement de 3 269 618 956 FCfa pour la conduite du rebasage des comptes nationaux et la conduite d’enquêtes auprès des ménages (enquête régionale intégrée sur l’emploi et le secteur informel, enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages). Dans les prochaines années, la Commission continuera à apporter son concours au renforcement des capacités en statistique pour le pays à travers le Programme statistique régional 2025-2030. Au-delà de ses interventions dans le cadre des politiques sectorielles menées en cohérence avec les axes du Plan stratégique « Impact 2030 », la Commission poursuivra ses actions pour accompagner la mise en œuvre des politiques économiques et sociales, avec pour objectif de renforcer la stabilité du cadre macroéconomique et d’assurer une croissance forte, inclusive et durable. De façon spécifique, on pourrait citer, comme c’est une actualité importante, les Jeux olympiques de la jeunesse (Joj) « Dakar 2026 », qui se tiennent pour la première fois en terre africaine, une grande fierté pour l’espace Uemoa. La Commission de l’Uemoa a apporté son soutien financier d’un montant de 100 millions de FCfa à travers la signature d’une convention de partenariat avec le Comité d’organisation.
Quels sont les projets et actions en perspective ?
Nous allons poursuivre nos différentes actions, notamment la poursuite de la mise en œuvre du Schéma type d’institutionnalisation du genre (Stig), notamment à travers la mise en place et l’opérationnalisation des instances recommandées par le dispositif. Nous allons également poursuivre la formation des cadres de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) sur l’élaboration des comptes satellites de production des ménages, afin de systématiser la quantification de la production non marchande des ménages issue du travail non rémunéré. Sans oublier la poursuite du soutien de la Commission à des manifestations culturelles d’envergure internationale que le pays accueille et qui contribuent à améliorer la visibilité des expressions culturelles de l’Union et au rayonnement de notre espace communautaire : la Biennale de l’art contemporain (Dak’Art), le Festival international de courts métrages (Dakar Court), le Festival international de littérature de Dakar (Filid), etc.
Qu’en est-il pour le secteur stratégique de l’enseignement supérieur ?
Nous avons des programmes et projets qui concernent l’ensemble de la zone. Pour ce volet, il est prévu la poursuite de l’octroi, chaque année, de dix bourses d’excellence destinées aux élèves et étudiants qui se sont distingués par la qualité exceptionnelle de leur parcours académique ; l’appui de la Commission pour la mobilité des enseignants, chercheurs et experts des universités et centres de formation. Il y a également le financement de la mise en place des organes de gouvernance du Pôle régional de formation et de recherche en santé humaine de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, à travers ses facultés de Médecine, de Pharmacie et d’Odontostomatologie ; ainsi que le renforcement des capacités des experts et cadres du ministère de la Santé en matière de coordination, de prévention, de détection et de gestion des urgences de santé publique liées aux maladies infectieuses à potentiel épidémique, y compris dans le contexte transfrontalier. Il sera également poursuivi le renforcement des capacités des points d’entrée du Sénégal, à travers la mise à disposition de matériels et d’équipements médicaux, afin d’améliorer la détection, la notification et la réponse aux menaces sanitaires transfrontalières. Sans oublier l’organisation de rencontres de concertation au niveau transfrontalier avec les acteurs de santé des pays frontaliers du Sénégal ; le renforcement des capacités des experts dans les différents domaines de la réglementation pour aider le pays.
Quel est l’état des lieux des projets d’infrastructures au plan national ou à l’échelle régionale, avec des impacts au niveau local ?
Nous allons poursuivre les efforts d’amélioration continue de la sécurité et de la sûreté de l’aviation, notamment dans les aéroports de Saint-Louis et de Ziguinchor, après ceux de Blaise Diagne de Dakar et du Cap Skirring ; la poursuite de l’assistance à l’Agence nationale de l’aviation civile et de la météorologie du Sénégal (Anacim). Il y a aussi, dans ce sens, le développement de projets de gazoducs, routiers, ferroviaires et de fibre optique, ainsi que le développement des villes et pôles secondaires au niveau des corridors Bissau-Dakar et Dakar-Bamako-Ouagadougou-Niamey (le Sahélien) ; la poursuite de la contribution financière de la Commission pour la réalisation des études routières et autoroutières. À côté, nous travaillons sur la poursuite de l’intégration des infrastructures énergétiques avec l’intégration au réseau ouest-africain d’échange d’électricité (Wapp) et sur les interconnexions portées par les organisations de mise en valeur des fleuves Gambie (Omvg) et Sénégal (Omvs), dont le pays est un point d’ancrage.
L’autre volet essentiel est le renforcement de la gouvernance des données énergétiques. Le Système d’information énergétique de l’Union (Sie-Uemoa) sera renforcé au cours des deux prochaines années, avec de nouveaux modules d’analyse et un entrepôt de données. Pour le renforcement de la gouvernance du secteur du numérique, nous avons en ligne de mire la promotion de l’inclusion numérique et l’accroissement de l’offre de services publics numériques interopérables. Concernant l’agriculture, il y a un réel accompagnement de la Commission dans le cadre de l’augmentation des aménagements hydroagricoles ; la mise en œuvre d’une convention d’appui à la structuration de la filière coton ; la contribution à la constitution du stock alimentaire de la réserve régionale, en cours, dont 500 tonnes de céréales (mil, maïs et riz blanc) seront entreposées au Sénégal. Nos interventions concernent également le renforcement des capacités des cadres institutionnels et réglementaires relatifs à la gestion phytosanitaire et des intrants agricoles (semences, engrais et pesticides) ; le renforcement des capacités logistiques et opérationnelles de contrôle de la qualité des intrants agricoles. Un autre programme important concerne l’aménagement de 348 hectares de périmètres à des fins agro-sylvo-pastorales et halieutiques au Sénégal, afin de contribuer à réduire les effets néfastes des changements climatiques sur les moyens de subsistance des populations et d’accroître leurs capacités de production agricole. Il s’agit de l’aménagement et de la construction d’infrastructures hydro-agricoles sur neuf sites dans les régions de Fatick, Tambacounda et Kolda. Les sites concernés sont Keur Samba Kalla, Soutouta, Korientine, Marakissa, Warbé, Koulinto, Diamanouta, Fafacourou et Médina Yoro Foula.
Entretien réalisé par Demba DIENG


