La fraîcheur fait flamber les ventes d’encens, réactivant ce commerce ancré dans le quotidien. Des marchés populaires aux foyers, ce rituel parfumé rythme les soirées et soutient une économie de proximité. Mais, face à cette tradition bien établie, des préoccupations sanitaires commencent à dessiner les limites d’un marché qui doit composer avec une demande en mutation.
Adossée à une pile de cageots en bois, Aïssatou surveille son brasero d’un œil attentif. La fumée bleuâtre s’élève lentement, se dissipant dans l’air sec du marché de Grand Yoff. Il est un peu plus de 18 heures. Le jour décline, les étals de fruits commencent à se vider, mais autour de l’encens, le mouvement s’intensifie. Ceci pousse certaines personnes à s’arrêter instinctivement pour humer brièvement avant de poursuivre leur chemin ou de sortir quelques billets.
« Venez sentir, c’est un thiouraye bien fort, idéal pour les soirées », lance la vendeuse en pinçant quelques grains entre ses doigts. Fatou Ndiaye vend de l’encens depuis plus d’une décennie. La mine sereine, elle reste à l’affût de potentiels clients qui affluent à cette heure précise alors que la circulation s’intensifie.
En période de fraîcheur, explique-t-elle, les ventes augmentent nettement, portées par une demande plus soutenue. « Depuis le début de cette période, je constate, comme d’habitude, que mon activité devient beaucoup plus rentable que le reste de l’année. Les gens sont plus friands d’encens », confie la dame.
Il existe diverses gammes, poursuit-elle, et les prix varient selon la qualité, l’intensité des senteurs ou la composition des mélanges. « La bonne odeur ravive les foyers pendant les soirées de fraîcheur », observe Fatou qui ajuste ses dosages en fonction de la demande et des préférences des clients. À cette période de l’année, l’encens devient un produit de consommation quasi quotidienne pour certains ménages, pleinement intégré aux dépenses courantes du foyer.
À côté du stand, Khady, un foulard noué autour de la tête, se penche légèrement, inspirant de petites bouffées. Elle choisit un mélange boisé à 1500 FCfa. « Quand il fait frais, on en met plus », explique-t-elle, billets en main. Pour elle, comme pour beaucoup, l’achat relève autant de l’habitude que d’un confort recherché.
Khady ne lésine pas sur les moyens, car elle a acheté une boîte d’encens à 10 000 FCfa sur laquelle est apposée un nom pimpant : dof lo sa dieukeur (envouter son mari en wolof). « J’ai l’habitude d’encenser ma maison. Je ne peux plus me passer de la bonne odeur. Je ne dépense pas moins de 20 000 FCfa pour encenser ma maison », affirme-t-elle avec un sourire béat, laissant paraître un diastème.
Un marché informel rythmé par les saisons
Un peu plus loin, dans les coursives animées du marché, Abdoulaye, le tenancier d’une boutique qui vend des produits exotiques, est accroupi près d’un petit fourneau malgache sur lequel brûle de l’encens. Il souffle doucement sur un charbon incandescent avant d’y déposer quelques grains. Une fumée épaisse jaillit et quelques regards curieux convergent.
« C’est le thiouraye sénégalais », affirme-t-il, redressant la tête. Son visage, légèrement plissé, traduit une fierté tranquille. En effet, il parle de recettes familiales, de mélanges ajustés selon la saison. « En ce moment, les clients veulent que ça tienne longtemps », ajoute-t-il, justifiant des prix parfois plus élevés.
D’après Abdoulaye, les prix varient selon l’origine et la composition. Les petits sachets se vendent autour de 500 FCfa, tandis que les encens importés peuvent atteindre 5000 FCfa. Il désigne du menton une rangée de sachets plus soignés. « Ceux-là partent surtout pour les cérémonies », explique-t-il. La période de fraîcheur et celle de l’hivernage constituent des pics de consommation structurants pour le chiffre d’affaires.
Assise derrière son étal, les jambes repliées sur une natte, Fanta Diop observe les va-et-vient. Elle compte ses ventes à voix basse. « En saison froide, on vend presque tous les jours », indique-t-elle.
Pour cette mère de quatre enfants, ce commerce représente une source régulière de revenus intégrée à une économie informelle, mais relativement stable. « J’ai vendu, au bas mot, cinq sachets à 1000 FCfa. Je ne peux pas réaliser de tels bénéfices pendant la chaleur », explique la dame.
Par Pathé NIANG

