Au cœur du marché Tilène, une activité attire les foules : le découpage d’oignons. Cette activité répond à un besoin croissant de gain de temps dans les cuisines urbaines, mais les acteurs doivent composer avec des prix volatils.
Le marché Tilène, niché au cœur du quartier populaire de la Médina, à Dakar, est un labyrinthe de ruelles étroites où se côtoient immeubles d’habitation, échoppes et modestes étals de vendeurs. Dès l’entrée, les machines à moudre l’arachide et le café côtoient les rangées de poulets de chair fraîchement déplumés. L’atmosphère y est étouffante, mais vibrante, malgré la cohue permanente. À l’intérieur, des tôles, parfois rouillées, des bâches en plastique et des toiles font office de toit. Sur les tables s’entassent viandes, poissons, légumes et autres denrées. Mais, une activité attire le regard : le découpage d’oignon. De chaque angle, on aperçoit une petite table, des couteaux et des monceaux d’oignons. Ce commerce, tenu le plus souvent par des étrangers ou des gens venus de l’intérieur du pays, est très prisé. Pour un néophyte, l’odeur âcre et piquante qui émane des étals d’oignons est presque insoutenable. Les larmes coulent vite. Pourtant, Boubacar Camara y est habitué. Debout derrière sa table remplie d’oignons soigneusement épluchés, couteau bien affûté à la main, ce jeune homme d’une trentaine d’années, vêtu d’un tee-shirt jaune d’une propreté douteuse, coupe les oignons avec une rapidité déconcertante, sous le regard distrait de deux clientes.
Originaire de la région de Tambacounda, il vend de l’oignon dans ce marché depuis 2011 et s’est lancé dans le découpage en 2017. Selon lui, au-delà de la vente au détail, cette prestation lui procure un revenu considérable. Elle lui permet de payer ses deux employés à hauteur de 1.500 FCfa chacun par jour. « Pour un kilogramme d’oignon que le client apporte, je le découpe à 100 FCfa. Si c’est moi qui fournis l’oignon, je réduis le prix de la découpe à 75 FCfa le kilo. Sachant que le kilo d’oignon coûte actuellement 550 FCfa, avec la découpe, cela revient à 625 FCfa pour le client. Pour un sac de 25 kilos, la prestation est facturée à 2.000 FCfa », précise-t-il.
Boubacar souligne que gérer une table dans ce marché n’est pas une mince affaire. Il s’acquitte, chaque mois, de 9.000 FCfa de taxe municipale et doit rémunérer ses deux employés, renouveler régulièrement son matériel et faire face à l’inflation du prix du sac d’oignons.
La hantise des charges
Malgré ces charges, il affirme réaliser un bénéfice quotidien de 4.000 à 5.000 FCfa, rien que pour le découpage. « Les femmes préfèrent désormais faire couper leurs oignons ici plutôt que de les rapporter chez elles. Cela leur fait gagner un temps précieux », explique-t-il.
Amy, une fidèle cliente de Boubacar âgée de 19 ans, attend patiemment ses deux kilos d’oignons découpés. Aide-ménagère dans une maison du quartier Gueule-Tapée, elle confie, souriante, qu’à chaque fois qu’elle doit préparer du « yassa » ou un plat du soir nécessitant beaucoup d’oignons, elle vient ici, avec l’accord de son employeur, acheter du prêt à l’emploi. Elle estime toutefois que le prix reste élevé et souhaiterait qu’il soit ramené à 50 FCfa le kilo.
Avant qu’elle n’ait fini de livrer son témoignage spontané, une autre voix s’élève, autoritaire et péremptoire, sans que personne ne lui ait pourtant cédé la parole. Il s’agit de Khoudia, une femme élégamment vêtue d’un boubou en wax aux couleurs éclatantes, le foulard soigneusement noué et ajusté sur sa tête. Pour elle, acheter de l’oignon et l’éplucher à la maison relève d’un casse-tête domestique. Une corvée qu’elle s’efforce d’éviter par tous les moyens. La dame préfère, et de loin, tout faire faire directement chez Boubacar. Khoudia, le ton convaincu et le geste appuyé, affirme que la tendance actuelle dans les cuisines urbaines est l’achat de produits déjà prêts à l’emploi, gage de modernité. « Depuis que je suis mariée, il m’arrive rarement de rapporter des oignons à la maison pour les éplucher moi-même. Franchement, je conseille à toutes les femmes de suivre mon exemple. Non seulement cela simplifie la vie, mais cela nous permet de garder nos mains douces et nos ongles impeccables, loin des odeurs tenaces et des irritations cutanées », explique-t-elle.
Non loin de là, dans un décor différent, Mamadou Diallo, originaire de Guinée, veille depuis l’intérieur de sa boutique sur son jeune frère attelé au découpage. Les mouches, omniprésentes, semblent être les compagnes indissociables de cette activité.
La guerre des prix
De son comptoir, Mamadou confie que le principal obstacle reste l’instabilité du prix du sac de 25 kilos d’oignons, qui fluctue actuellement entre 13.000 et 15.000 FCfa. Il a débuté cette activité en 2018, après avoir observé l’évolution du mode de vie des Sénégalaises, de plus en plus enclines à réduire le temps passé en cuisine. Pour répondre à cette tendance, Mamadou Diallo a fait l’acquisition du matériel nécessaire. « Alors que d’autres découpent le kilo à 100 FCfa, moi je le fais à 75 FCfa.
Parfois, surtout pendant les grandes fêtes comme la Tabaski ou la Korité, lors desquelles la demande est forte, je baisse le prix jusqu’à 50 FCfa le kilo. Je travaille aussi avec des restaurants », affirme-t-il. Le tenancier précise vendre au minimum deux sacs de 25 kilos par jour, soit un chiffre d’affaires quotidien de 3.750 FCfa et 112.500 FCfa par mois, pour la seule activité de découpage. Le sourire aux lèvres, il semble ravi de cette performance, tandis que son frère, concentré, manie le couteau avec précaution pour éviter de se tailler les doigts.
Quatre cantines plus loin, la table d’Amadou Diouldé Sow, originaire de Kolda, est prise d’assaut. Vêtu d’une chemise bleue trempée de sueur sous la chaleur accablante, il semble dicter sa loi. Sa table déborde d’oignons déjà coupés et d’autres encore entiers. Les clients s’impatientent : « Diouldé, fais vite ! Diouldé, je suis pressée ! » Au milieu des femmes, un homme barbu de grande taille, qui a souhaité garder l’anonymat, confie venir régulièrement acheter des oignons déjà émincés. « Depuis mon mariage, pour faciliter la tâche à ma femme, je préfère acheter ces oignons. Ici, c’est bien moins cher, entre 50 et 100 FCfa le kilo, bien loin des grandes surfaces. Et puis, cela permet à mon épouse de préparer les repas plus rapidement et plus efficacement », dit-il en riant.
Aziz Méthiour NDIAYE (Stagiaire)

