Au deuxième étage de l’un des nombreux bâtiments qui composent le siège de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), un espace singulier raconte, à lui seul, une partie de l’histoire de l’Union monétaire ouest-africaine (Umoa). Chaque compartiment y retrace une étape de cette riche évolution, du troc jusqu’au franc Cfa, en passant par les différentes formes qu’ont revêtues les pièces et les billets au fil du temps.
Au Musée de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), la monnaie raconte bien plus qu’une histoire économique. Elle retrace des siècles d’échanges, de conquêtes, de mutations politiques et d’intégration régionale. Guidés par le conservateur du musée, les visiteurs remontent le fil du temps, des premiers échanges par troc jusqu’aux billets modernes de l’Union monétaire ouest-africaine (Umoa). Le parcours débute bien avant l’apparition des billets. « L’argent fiduciaire qu’on a connu bien plus tard, c’est les cauris et le pain de sel. C’est toujours la base consensuelle », explique Djissah Atohounton, conservateur du musée de la monnaie. À cette époque, les échanges reposaient essentiellement sur le troc. Chaque transaction n’était possible que lorsqu’un accord était trouvé entre les deux parties. « Étymologiquement, quand on parle de transaction, c’est qu’il y a entente.
Autrement, personne ne change rien contre les objets ou les produits de l’autre », souligne-t-il. Le musée met ensuite en lumière les célèbres poids à peser l’or des peuples Akan, installés notamment en Côte d’Ivoire. Grands commerçants de poudre d’or, ils avaient développé un système de pesée extrêmement précis grâce à de petites figurines en bronze représentant des animaux, des objets usuels ou des formes géométriques. Parmi ces objets figure le poisson-scie, devenu aujourd’hui l’un des symboles les plus connus de la Bceao. Le conservateur tient toutefois à lever une confusion : « Il faut faire attention. Ici, c’est la figurine du poisson-scie et non le poisson-scie. C’est une représentation artistique ».
Chez les Akan, cet animal symbolise « la grandeur de leur culture, la fécondité et la prospérité ». C’est ce qui explique sa présence sur les billets et les pièces de monnaie de la Bceao. « Le poisson-scie n’est qu’une partie du logotype de la Banque centrale. Le symbole de la Bceao, ce n’est pas uniquement le poisson-scie », précise-t-il.
Le voyage se poursuit au XIXe siècle avec la création, en 1853, de la Banque du Sénégal, premier établissement autorisé en Afrique occidentale française à émettre des billets. À cette époque, la banque remplissait une double mission. « Elle jouait le rôle des banques commerciales que vous connaissez aujourd’hui, mais aussi celui de banque centrale », rappelle le conservateur. Les premiers billets surprennent par leur format réduit et leur fabrication artisanale. Ils étaient validés à la main. « Le directeur, le caissier et l’un des censeurs devaient apposer leur signature avant que le billet ne soit valable », explique-t-il. Ces billets portaient déjà des dispositifs destinés à lutter contre le faux monnayage. Le conservateur montre notamment un extrait du Code pénal français figurant sur les billets de l’époque : « Dès l’introduction de la monnaie fiduciaire dans notre zone, la répression du faux monnayage a suivi ».
Les premiers billets sous la colonisation
En 1901 naît la Banque de l’Afrique occidentale (Bao), créée pour accompagner l’extension des territoires coloniaux. Au fil des différentes séries de billets, les motifs évoluent progressivement. Les représentations européennes cèdent peu à peu la place aux paysages, aux activités économiques et aux symboles africains. Le filigrane apparaît également comme élément de sécurité. Pendant la Seconde Guerre mondiale, certaines émissions sont imprimées aux États-Unis. « La France étant en guerre, la fabrication de cette série a été réalisée auprès de la Banque de Philadelphie. C’est ce qui explique la ressemblance avec le dollar », raconte le conservateur. En 1945, apparaît officiellement le franc Cfa. À cette époque, l’appellation signifiait « Franc des Colonies françaises d’Afrique ». Djissah Atohounton rappelle le contexte historique : « Nous étions encore sous domination coloniale. Le colon qui gérait la monnaie coloniale a voulu l’appeler franc Cfa ».
Entre des pièces qui disparaissent et une nouvelle génération de billets
Après les indépendances, une nouvelle étape est franchie. En 1962, la signature du traité de l’Union monétaire ouest-africaine donne naissance à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. « À partir de là, nos billets portent la dénomination Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. C’est le processus d’africanisation de l’institution », ajoute-t-il. Contrairement à une idée répandue, les billets ne sont pas renouvelés selon un calendrier fixe. « Le changement des billets ne répond pas à une périodicité », insiste le conservateur. Selon lui, il répond avant tout à des impératifs de sécurité, de qualité des matériaux ou encore à des choix politiques. « Toute la philosophie qui entoure la conception d’un billet est politique », résume-t-il.
La gamme actuellement en circulation marque une véritable rupture. « La Banque centrale a décidé d’en faire une gamme de rupture : plus d’effigie de personnes », explique Djissah Atohounton. Au verso, les billets illustrent désormais les principaux secteurs de développement de l’Union : éducation, santé, agriculture, transport et technologies de l’information. Chaque coupure est également associée à un couple d’animaux dans son environnement naturel. « Le couple d’animaux est représenté dans son milieu naturel, caractéristique aussi des couleurs du billet », détaille-t-il. Ainsi, les hippopotames évoquent les zones marécageuses du billet de 500 FCfa ; les chameaux, les paysages désertiques du 1.000 FCfa ; les poissons, le milieu marin du 2.000 FCfa ; les antilopes, la savane du 5.000 FCfa, et les oiseaux, le ciel illustré sur le 10.000 FCfa.
Le musée évoque, par ailleurs, l’évolution des pièces de monnaie. Certaines pièces, particulièrement celles en argent émises pour les anniversaires de l’Union, ont rapidement quitté la circulation. Le conservateur en donne une explication pleine d’humour : « La pièce de 5.000 francs allait chez le bijoutier. On pouvait fabriquer avec deux colliers et les vendre bien plus cher. Les femmes ont commencé à retirer les pièces de la circulation ». Aujourd’hui encore, la Bceao applique ce qu’elle appelle le « dépérissement » de certaines pièces. « Quand elles reviennent à nos guichets, elles ne ressortent plus », explique Djissah Atohounton.
Par Oumar FÉDIOR

