La gestion de la dette publique s’impose comme l’un des principaux défis des finances publiques sénégalaises. Au moment où le pays cherche à rétablir ses équilibres budgétaires et attend un nouveau programme avec le Fmi, l’inspectrice des Impôts et des Domaines Ndèye Nangho Dioum analyse les enjeux économiques et financiers de l’heure.
Le Sénégal fait face au mur de la dette. À la fin de l’exercice 2024, l’encours de la dette publique pointait à un niveau critique de 23 666,8 milliards de FCfa, représentant près de 118,8 % du Produit intérieur brut (Pib). Au-delà de ce stock impressionnant, c’est le profil d’amortissement à court terme qui menace de saturer l’ensemble des finances de l’État. Selon les projections financières les plus récentes, le service de la dette s’apprête à absorber la totalité des ressources disponibles et dire que les charges prévisibles pour 2026 s’élèvent à 5497,92 milliards de FCfa face à des recettes fiscales qui plafonnent à 5384,8 milliards de FCfa. Dans une tribune intitulée « La gestion de la dette à l’épreuve de la temporalité politique », l’inspectrice des Impôts et des Domaines Ndèye Nangho Dioum alerte sur la collision imminente entre le calendrier politique et la réalité macroéconomique. À l’en croire, la soutenabilité financière de l’État dépend de trois variables clés que sont : le taux d’intérêt apparent (qui a atteint 4,59 % en 2025 et grimpe à 4,79 % en 2026), le ratio dette sur Pib et la maturité moyenne des instruments de financement (tombée à seulement 3,6 années pour la dette domestique).
Face à l’urgence de la situation, elle estime que les arbitrages économiques ne peuvent plus souffrir d’aucun affichage politique ni de mesures de communication à court terme. Le diagnostic technique est posé de manière indiscutable par les observateurs de la scène financière. Il s’appuie particulièrement sur l’audit approfondi réalisé par le cabinet Forvis Mazars, livré en juillet 2025, ainsi que sur le Bulletin statistique de la dette publique publié, en juillet 2026, par le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan. Ces documents administratifs mettent en lumière des dynamiques financières préoccupantes pour la trajectoire budgétaire du pays.
Un effort fiscal perfectible
L’indicateur le plus alarmant reste sans conteste la trajectoire ascendante du service de la dette. Au cours de l’année 2025, le remboursement du principal et des intérêts a englouti plus de 4357,5 milliards de FCfa ; ce qui équivaut très précisément aux recettes fiscales globales mobilisées sur la même période. Ce fardeau comprenait 3269,4 milliards de FCfa dédiés au remboursement du principal et 1088,1 milliards de FCfa consacrés aux intérêts.
Pour l’exercice 2026, les projections mathématiques décrivent un effet de ciseaux négatif puisque les charges financières vont purement et simplement dépasser les ressources fiscales attendues, créant un déficit immédiat. Dès lors, Mme Dioum trouve que le constat revêt un caractère mécanique indéniable. Elle soutient que l’État est entré dans une dépendance structurelle à l’endettement. Les recettes propres ne parvenant plus à couvrir simultanément les dépenses de fonctionnement courant, les investissements prioritaires et le service de la dette, chaque nouvelle dépense publique génère ainsi, de manière systématique, une nouvelle émission de titres sur les marchés financiers. Pour preuve, le besoin de financement de l’exercice 2026 est estimé à 6075,3 milliards de FCfa.
Pour tenter de redresser la barre et rassurer les partenaires techniques, l’exécutif mise sur son Plan de redressement économique et social (Pres) dévoilé en août 2025. Ce programme macroéconomique anticipe la perception de 3173 milliards de FCfa de recettes additionnelles d’ici à l’horizon 2028, dont un objectif intermédiaire de 703,6 milliards de FCfa fixé pour l’année 2026. Pour y parvenir, les autorités tablent sur une optimisation agressive de l’assiette fiscale ainsi que sur une valorisation ambitieuse du patrimoine foncier de l’État, espérant tirer 1091 milliards de FCfa du recyclage des actifs fonciers.
Explorer des produits innovants
Cependant, cette stratégie est jugée beaucoup trop optimiste par l’inspectrice qui invite plutôt à la prudence. Elle fait remarquer que les réalisations budgétaires concrètes du premier trimestre 2026 n’ont affiché que 54,2 milliards de FCfa, marquant un retard sensible par rapport aux cibles initiales fixées par le gouvernement. Selon elle, l’élargissement du secteur fiscal et la réduction de l’économie informelle relèvent de réformes structurelles profondes, qui s’inscrivent nécessairement dans le temps long. L’effort fiscal national, bien que perfectible (le taux de pression fiscale effectif se situant à 18,9 % du Pib en 2025 pour un potentiel estimé à 25,3 %), ne pourra pas répondre seul au pic de remboursement massif attendu sur la période critique allant de 2026 à 2028.
Se trouvant privé d’un accès compétitif et abordable aux marchés financiers internationaux, Dakar a opéré un pivot massif vers le marché financier régional de l’Uemoa. Cette option technique a été privilégiée dans le but d’assurer le roulement régulier des échéances obligataires et de maintenir la liquidité immédiate du Trésor public. Preuve de cette ruée : l’État y a levé 4004 milliards de FCfa en 2025, contre seulement 998 milliards de FCfa en 2024. Ndèye Nangho Dioum souligne que les refinancements actuels s’opèrent à des taux d’intérêt nettement supérieurs aux lignes obligataires qu’ils ont vocation à remplacer. Alors que le coût moyen de la dette de l’administration centrale était de 3,9 % fin 2024 (5,3 % sur le marché local), les nouvelles émissions régionales de 2026 exigent désormais des rendements compris entre 7 % et 8 %.
À ses yeux, le résultat de cette politique s’apparente à une hausse du coût global de la dette et à une aggravation du risque de refinancement à court terme. Ainsi, les avantages théoriques d’une dette libellée en monnaie locale, qui élimine le risque de change, se trouvent aujourd’hui totalement gommés par la hausse des primes de risque exigées par les acteurs du marché de l’Union.
L’experte démontre que le coût moyen de la dette publique surpasse actuellement, et de manière régulière, le taux de croissance de l’économie hors hydrocarbures, qui s’est établi à 2,2 % en 2025. Cette situation maintient, de fait, un déficit primaire à un niveau élevé (-401,7 milliards de FCfa en 2025, soit -1,8 % du Pib) et contrarie les efforts de stabilisation de la trajectoire macroéconomique.
Changer de paradigme
La création récente d’une Direction générale des financements et de la dette permet de rationaliser la gouvernance institutionnelle du pays. Toutefois, selon l’analyse de l’inspectrice, cette modernisation administrative demeure largement insuffisante face à la rigidité de la structure actuelle du passif. Pour Ndèye Nangho Dioum, la panoplie classique des outils de consolidation budgétaire et les cessions d’actifs publics ont atteint leurs limites objectives. C’est pourquoi elle plaide pour un changement radical de paradigme économique.
À l’en croire, il devient indispensable d’engager sans plus tarder une renégociation pragmatique des maturités ainsi que des conditions financières générales avec certaines catégories de créanciers stratégiques. Elle soutient que différer ce choix difficile risquerait d’enclencher un effet d’éviction massif du secteur privé sur le marché régional tout en asséchant définitivement les marges de manœuvre de l’État pour mener ses politiques publiques.
Outre ces simples agrégats comptables, cette situation pose la question fondamentale du financement du développement économique du Sénégal. Lorsque le service de la dette absorbe l’intégralité des marges fiscales, l’État perd sa capacité à financer, de façon autonome, les infrastructures de base, les systèmes de santé publique ainsi que les réformes éducatives indispensables pour la jeunesse. À ses yeux, le risque majeur réside dans une stagnation économique durable, provoquée par le manque d’investissements productifs de l’État.
Pathé NIANG

