Pour Patrice Brehmer, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (Ird), il convient de ne pas attribuer directement la pression exercée sur les ressources halieutiques au seul statut des sociétés mixtes. « Ce n’est pas le statut juridique d’une société mixte au Sénégal qui exerce une pression sur la ressource, mais les navires qu’elle contrôle, leur capacité de pêche, les espèces ciblées et les zones fréquentées », explique-t-il. M. Brehmer, conseiller scientifique du Secrétaire permanent de la Commission sous régional des pêches appelle ainsi à davantage de transparence sur les propriétaires et bénéficiaires effectifs, mais aussi à un meilleur encadrement des capacités de pêche.

Océanographe et spécialisé dans l’écologie des écosystèmes marins et la pêche, M. Brehmer considère que l’investissement ne doit pas se traduire par une augmentation de l’effort sur des ressources déjà surexploitées. « La limite écologique doit être fixée préalablement à l’investissement », résume-t-il.
Ces chiffres qui interrogent sur l’explosion de nouvelles immatriculations
L’analyse du Groupement des armateurs et industriels de la pêche au Sénégal (Gaipes) de la liste des navires battant pavillon sénégalais, publiée le 6 mai 2024, révèle une importante évolution de la flotte entre 2019 et 2024. Près d’une centaine de nouvelles immatriculations apparaissent sur la période. Parmi les 101 chalutiers nouvellement immatriculés, 52 disposent d’une licence en 2024. Et 41 d’entre eux, soit près de 80 %, sont autorisés dans la catégorie « pêche démersale profonde option poisson ».
Le ministère des Pêches et de l’Economie maritime, suite à la promesse du nouveau régime, en place depuis mars 2024, a publié en mai la liste des navires dans le pavillon sénégalais, pour la première fois depuis 2019 : 132 bateaux nationaux et 19 navires étrangers. « Le Soleil » a pu disposer d’une étude réalisée en 2024 par le Gaipes. Selon l’organisation, certaines de ces immatriculations correspondent à des substitutions de navires.
Au total, le Gaipes a identifié 101 chalutiers nouvellement immatriculés. « Parmi eux, 52 disposent d’une licence en 2024, tandis que 49 ne figurent pas avec une licence cette même année. Le devenir de ces 49 navires constitue l’une des questions soulevées par l’organisation professionnelle. Sont-ils toujours sous pavillon sénégalais ? Ont-ils été radiés ? Ont-ils changé d’activité ? », s’interroge l’organisation.
Mais le chiffre le plus significatif concerne la nature des licences. « Sur les 52 licences détenues en 2024 par ces nouveaux chalutiers, 41, soit près de 80 %, concernent la « pêche démersale profonde option poisson », relèvent les industriels. Or, selon l’analyse du Gaipes, seuls deux navires battant pavillon sénégalais disposaient de cette catégorie de licence avant 2019. « En 2024, ils sont 43 », s’émeut l’organisation. En cinq ans, le nombre de navires concernés aurait donc été multiplié par plus de vingt.
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Cette progression pose la question des bases scientifiques ayant accompagné les nouvelles attributions. Le Gaipes affirme qu’aucune étude du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye (Crodt) n’aurait confirmé à la commission d’attribution une augmentation de la ressource susceptible de justifier cette évolution. Nous avons contacté le directeur du Crodt, Dr Ismaila Ndour, pour mesurer l’impact des sociétés mixtes sur le potentiel. Il nous avait promis de nous revenir. Malgré nos multiples relances, il n’a pas donné suite à notre questionnaire.
Alioune Thiam, président de la Coalition des acteurs de la pêche du Sénégal:« Nous ne sommes pas des prête-noms »
Finalement, Alioune Thiam, président-directeur général de l’Établissement Baye Niasse et président de la Coalition des acteurs de la pêche du Sénégal (Caps), a accepté de répondre aux sollicitations du Soleil. Il réfute catégoriquement les accusations faisant de la Caps une organisation composée de sociétés mixtes ou servant de relais à des intérêts étrangers. « Nous ne sommes pas des prête-noms. Ma société n’est pas mixte. Je suis le président-directeur général de l’Établissement Baye Niasse, qui est 100 % sénégalais », affirme-t-il.

Il reconnaît travailler avec des opérateurs étrangers, notamment chinois, mais récuse l’idée d’un contrôle étranger. Son entreprise, présente dans la distribution, la manutention, le transit et la transformation, compterait « plus de 400 emplois ». « Pourquoi doit-on sauter toutes ces nationalités pour cibler les Chinois qui sont les derniers venus ? », interroge-t-il.
Greenpeace alerte sur la traçabilité des navires
Le changement de nom, de pavillon ou d’exploitant peut compliquer le suivi des navires et de leurs véritables propriétaires, souligne Dr Aliou Ba, responsable de la campagne Océans de Greenpeace Afrique. Pour Greenpeace Afrique, l’analyse d’un navire ne doit donc pas se limiter à son pavillon ou à son nom commercial. « Le suivi de la propriété et du contrôle effectifs permettrait de mieux identifier les bénéficiaires de son activité », relève Dr Aliou Ba. Il cite notamment, dans le rapport « Mal de mer », la flotte asiatique « Fu Yuan Yu ».
Pour suivre le parcours d’un navire malgré les changements d’identité, le numéro de l’Organisation maritime internationale constitue, selon lui, la principale référence, puisqu’il demeure associé au navire tout au long de son existence. « Les données du système d’identification automatique et du système de surveillance des navires, complétées par l’imagerie satellitaire, peuvent également permettre de reconstituer les déplacements des navires, leurs zones d’activité et certains comportements suspects », explique M. Ba. Greenpeace Afrique préconise un meilleur suivi du pavillon national, des navires, des sociétés mixtes et de leur propriété effective.
A quand la fin de l’audit du pavillon ?
Notre questionnaire envoyé au service de communication du ministère des Pêches et de l’Économie maritime n’a pas reçu de réponse. Cependant, un haut responsable du ministère nous a signifié que l’audit du pavillon est en cours. Mais cette évaluation commence à prendre du temps.
Depuis Aminata Mbengue Ndiaye, elle est annoncée, c’est-à-dire en avril 2019, soit 7 ans. Entre-temps, Alioune Ndoye, Pape Sagna Mbaye et Fatou Diouf se sont passé le relais au ministère sans qu’un résultat ne soit rendu public. La ministre Amy Mbacké est attendue au tournant.
Par Babacar G.DIOP


