À Soumbédioune, les musiciens troubadours appelés « bongoman » font désormais partie intégrante du décor. Ils transforment, le temps de quelques percussions, les visiteurs en stars. Louanges et flatteries composent leurs vers qui arrachent un sourire aux clients.
C’est le week-end. La plage de Soumbédioune déborde. Les restaurants à ciel ouvert installés au bord de l’eau affichent quasiment complet. Serveurs, vendeurs de poisson, de boissons, de fruits, de beignets et autres aliments défilent sous les parasols aux couleurs vives. Ils proposent aux nombreux clients, chacun à sa manière, leurs produits. Le tout est enveloppé par le bruit de la mer qui envoie de petites vagues fouetter les pierres du rivage. C’est dans cette atmosphère que s’élève une voix, suivie de percussions. Il s’agit d’un « bongoman », un musicien troubadour habituellement présent sur la plage de Soumbédioune, où il officie. Ici, les « bongoman » se faufilent entre les rangées de tables, leur instrument sur les épaules ou sous les aisselles, en déclamant des louanges sur un rythme loin d’être monotone.
Serigne Mbaye est l’un de ces artistes. Sous sa casquette violette, cet homme longiligne se protège du soleil encore agressif à 16 heures passées. Il dépasse quelques tables avant de s’arrêter devant celle de deux hommes accompagnés de deux femmes. Criant autant que son instrument, il magnifie « l’amour » que ces deux hommes portent aux deux dames assises en face. « C’est toi qu’il aime », répète-t-il. Ses bagues en métal, portées sur les cinq doigts de sa main gauche, créent, au contact de l’instrument en bois sec, le rythme. Un son qui s’échappe par la bouche de l’instrument, assorti de cordes que le « bongoman » pince de temps en temps. L’une des deux belles dames conquises par ses chants lui remet un billet de 1.000 FCFa. Le marché est alors ouvert. Serigne chante de plus belle. Il voyage entre les graves et les aigus. D’autres billets de 1.000 FCfa atterrissent encore dans sa main. « C’est comme ça. On chante les louanges des clients et, si cela leur plaît, ils nous donnent de l’argent », explique-t-il, sa main gauche claquant le bas arrondi de son instrument.
Ses « bienfaitrices » du moment sont Khoudia et Awa, venues, avec deux hommes qu’elles présentent comme leurs amis, se détendre. « On vient ici pour nous libérer du stress et de la fatigue de la semaine. Avec les « bongoman », on regagne le sourire et la bonne humeur », fait savoir Khoudia, les coudes sur la table couverte d’une bâche bleue. « C’est pour cela qu’on est enclin à leur donner de l’argent. Ils te procurent du bonheur après tout », dit Aïda, le visage présentant des taches de rousseur. À Soumbédioune, le poisson a longtemps été la star. Grillé ou braisé, il est assorti de frites, de sauce et de salade ou accompagné du riz. Cependant, les « bongoman » lui ont volé la vedette. Ils transforment, le temps de quelques percussions, les visiteurs en stars. Ce qui suscite des sentiments divers. Pour Adja, une quinquagénaire, leur présence dérange. « Ils viennent vers toi à l’improviste et peuvent même tenir des propos vulgaires », dit, d’un ton sec, la dame.
Serigne Mbaye précise de son côté. « On ne va pas vers n’importe qui. Le visage reflétant ce que la personne a sur le cœur, on l’observe d’abord. Ce n’est qu’ensuite que l’on décide d’aller vers la personne ou non », fait savoir le « bongoman », qui est maçon de profession.
Du bonheur à acheter
Lancé dans cette activité qui est son « héritage », il y voit un métier qu’il faut respecter. « Je quitte Guédiawaye à 7 heures et j’arrive ici vers midi. Je travaille jusqu’à 20 heures », révèle-t-il, son polo jaune vif éclatant sous le soleil. Dans cet intervalle, tout est fait pour rendre heureux les visiteurs de Soumbédioune et, par ricochet, amasser de l’argent.
« Actuellement, on gagne environ 10.000 FCfa par jour. Même si, avant, on pouvait avoir plus, jusqu’à 50.000 FCfa. On rend grâce à Dieu, cela nous permet de vivre », se réjouit Serigne, visiblement le seul « bongoman » présent à Soumbédioune en cette matinée dominicale. Vers 17 heures, le bruit des vagues qui déferlent s’intensifie. Il s’ajoute aux cris des enfants dans l’eau et à la musique de l’enceinte du parc d’attractions d’à côté. Le vent, plus fort, fait trembler les plus frileux et décoiffe. Couvre-chefs ou perruques sont à sa merci. Nabou, le vent dans les cheveux, retient sa crinière. Elle aplatit sa perruque des deux mains à partir de la raie. Elle vient de payer son tribut, avec ses deux amies, à Serigne Mbaye. 2.500 FCfa : c’est ce qu’elles lui ont offert. « Cet argent, on le leur donne de gaieté de cœur, car ils nous soulagent. C’est pratiquement thérapeutique, ce qu’ils font », justifie la dame, âgée d’une vingtaine d’années, qui vient de finir de déguster deux plats de « C’est bon » avec ses copines.
Pour l’une de ces dernières, Juline Rofé Faye, la venue des « bongoman » est tout à fait distrayante. « Nous étions venues manger et nous baigner, mais ils nous ont offert bien plus. On ne perd donc rien en leur offrant quelques billets en retour », déclare la jeune dame, en quittant l’ombre du parasol pour se diriger désormais vers l’océan. Soumbédioune tire son essence du poisson, de cette eau. Vendu cru ou cuit, il sert de gagne-pain à de nombreux hommes et femmes. Mais autour de son commerce, les « bongoman » aussi tirent leur épingle du jeu en charmant, à coups de poèmes, les amateurs de produits de la mer.
Lamine SARR (Stagiaire)

