Dans cet entretien, le Dr Mouhamed Ndiaye, économiste-financier, analyse le rejet du projet de loi de finances rectificative (Lfr) 2026. Selon lui, le rejet du collectif budgétaire par l’Assemblée nationale ne fait disparaître ni la facture énergétique ni les engagements de l’État, encore moins les besoins de financement du pays. Au-delà du désaccord institutionnel, il estime que l’urgence est de préserver la stabilité économique et de protéger les populations.
Quel commentaire vous inspire le rejet de la Lfr 2026 par l’Assemblée nationale ?
L’Assemblée nationale a rejeté le projet de loi de finances rectificative (Lfr) 2026 à la suite de l’adoption d’une question préalable, par 109 voix contre 20, avec 3 abstentions. Cette procédure a entraîné le rejet du texte sans examen au fond. À ma connaissance, une telle décision est sans précédent dans notre histoire budgétaire récente. Ce rejet n’a rien d’anormal dans son principe. Dans une démocratie, l’Exécutif propose et le Parlement dispose. Le contrôle parlementaire, y compris le rejet d’un projet de budget, relève pleinement des prérogatives des députés. Les interrogations soulevées sur la sincérité budgétaire méritent donc des réponses précises.
Mais, au-delà de cette confrontation institutionnelle, une question essentielle se pose : quelles seront les conséquences de cette décision pour le Sénégal et ses citoyens ?
Une loi de finances rectificative permet à l’État d’adapter son budget lorsque la conjoncture économique et financière s’écarte des prévisions initiales. En 2026, plusieurs chocs ont profondément bouleversé les équilibres financiers du Sénégal. La hausse des cours du pétrole, dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient, a ainsi fait passer le baril d’environ 73 dollars en février à plus de 110 dollars en avril. Les subventions énergétiques sont, dans le même temps, passées de 250 à 790,3 milliards de FCfa. Parallèlement, la croissance économique attendue a été révisée de 5% à 2,7%, tandis que les mesures de mobilisation des recettes du Plan de redressement économique et social ont rapporté 311,5 milliards de FCfa, contre 762,9 milliards initialement prévus. Les nouvelles projections budgétaires font ressortir 7.583,9 milliards de FCfa de dépenses pour 5.848,7 milliards de FCfa de recettes, soit un déficit de 7,6% du Pib. Autrement dit, environ 23 FCfa sur 100 dépensés par l’État doivent être couverts par l’endettement. La rectification budgétaire répondait donc à une nécessité d’adaptation à une conjoncture économique et financière profondément modifiée.
Quelles conséquences sur les obligations de l’État ?
Le refus de la Lfr ne fait disparaître ni les dépenses énergétiques, ni les salaires, ni les bourses familiales, encore moins les échéances de la dette. Les seuls intérêts de la dette sont estimés à 1.285 milliards de FCfa en 2026, soit environ 26% des recettes fiscales. La difficulté est désormais autant juridique que financière. En l’absence d’adoption de la Lfr, les ajustements budgétaires proposés ne bénéficient pas de l’autorisation parlementaire sollicitée. Les marges de manœuvre de l’Exécutif et les procédures permettant d’assurer la continuité de l’exécution budgétaire font ainsi l’objet d’interprétations juridiques divergentes. Cette incertitude intervient dans un contexte où le pays a particulièrement besoin de stabilité, de visibilité et de confiance.
Avec ce rejet, comment l’État parviendra-t-il à prendre en charge les préoccupations des citoyens ?
Pour les ménages, le principal risque concerne le pouvoir d’achat et la protection sociale. La Lfr prévoyait notamment de porter les crédits consacrés aux bourses de sécurité familiale de 35 à 70 milliards de FCfa, au bénéfice de plus d’un million de ménages, ainsi que d’augmenter de 28,8 milliards de FCfa les crédits alloués à la santé. La mise en œuvre de ces mesures devient désormais plus incertaine. Pour les entreprises, la situation pourrait accentuer les tensions de trésorerie. Les arriérés de paiement de l’État, estimés à 1.956 milliards de FCfa au 31 décembre 2024, fragilisent déjà de nombreux opérateurs, notamment dans le Btp et les secteurs dépendant de la commande publique. Tout ralentissement supplémentaire des paiements pourrait peser davantage sur l’investissement et l’emploi. Les projets structurants sont également concernés. Les investissements publics ont déjà subi une réduction de 555 milliards de FCfa, soit près de 20%. Plusieurs projets dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’accès à l’eau sont appelés à être reprogrammés dans le budget 2027. L’incertitude actuelle risque toutefois de retarder davantage leur réalisation. Enfin, le rejet de la Lfr pourrait fragiliser la confiance des partenaires techniques et financiers. Le Sénégal attend la validation d’un programme de 2,2 milliards de dollars avec le Fmi, tandis que certains financements extérieurs sont déjà suspendus. Sur le marché régional de l’Uemoa, où le pays doit principalement mobiliser ses ressources, une dégradation de la confiance pourrait également renchérir le coût de l’endettement et réduire les financements disponibles pour le secteur privé.
Comment sortir de l’impasse ?
Le rejet de la Lfr ne remet pas en cause la nécessité d’une rectification budgétaire. Il impose plutôt de rechercher rapidement une issue institutionnelle et financière. La première priorité doit être la reprise du dialogue entre le gouvernement et l’Assemblée nationale. Les préoccupations des députés concernant la sincérité des données relatives à la dette et au déficit, l’utilisation des 120 milliards de FCfa issus du financement d’urgence de la Banque mondiale, la protection des investissements prioritaires et la réduction du train de vie de l’État doivent recevoir des réponses documentées et transparentes. La transmission rapide des pièces demandées et, si nécessaire, la présentation d’un nouveau texte constituent des pistes à privilégier.
Parallèlement, les mécanismes juridiques prévus par la législation budgétaire, notamment le recours aux décrets d’avance dans les conditions strictement encadrées par les textes, doivent être examinés avec prudence, dans le respect des principes de légalité et de contrôle démocratique. Sur le plan financier, il est indispensable de privilégier les ressources concessionnelles, de poursuivre le traitement de la dette et d’améliorer la qualité de la dépense publique. Un meilleur ciblage des subventions, la rationalisation des structures publiques, le renforcement du contrôle des fonds spéciaux et l’élargissement de l’assiette fiscale, notamment dans les secteurs du numérique et du foncier, doivent contribuer à dégager de nouvelles marges de manœuvre, sans alourdir excessivement la pression fiscale sur les contribuables et les entreprises déjà fortement sollicités.
Le Sénégal se trouve à un tournant historique avec son entrée dans l’ère de la production pétrolière et gazière. Cette richesse représente une opportunité majeure pour accélérer la transformation de notre économie, créer des emplois, renforcer notre capital humain et améliorer durablement les conditions de vie des populations. Mais cette ambition exige une gouvernance rigoureuse, une gestion transparente des ressources publiques et des institutions capables de dialoguer et de dépasser leurs divergences lorsque l’intérêt supérieur de la Nation l’impose. L’enjeu n’est donc pas de désigner un vainqueur ou un vaincu. Le gouvernement et l’Assemblée nationale ont chacun leur légitimité, mais aussi une responsabilité commune : faire en sorte que les citoyens, les entreprises, les étudiants et les agriculteurs ne deviennent pas les victimes d’un désaccord institutionnel.
Entretien réalisé par Demba DIENG

