Les yeux pétillants et le sourire aux lèvres, Moussa Ndiaye, riziculteur octogénaire, contemple avec satisfaction sa récolte dans sa rizière du nord du Sénégal: le rendement est bon, mais pas seulement en grains de riz…
Son champ fait partie d’une étude pilote aux résultats prometteurs. Elle vise à lutter contre la bilharziose, une des principales maladies parasitaires dans le monde, tout en augmentant le rendement en riz, grâce à l’étonnante introduction de poissons dans les rizières, ensuite pêchés et vendus: une opportunité rare pour les fermiers locaux. Plus de 40 paysans originaires de différents villages sont partie prenante de ce projet de recherche. Ces solutions reposant sur des écosystèmes représentent une tendance de la science qui a le vent en poupe.
Le village de Moussa Ndiaye, Lampsar, est situé dans la basse vallée du fleuve Sénégal, près de la frontière avec la Mauritanie, région où les habitants vivent depuis longtemps des activités liées au fleuve, mais où le poisson ne se pêche pas d’habitude dans les rizières. « Depuis notre jeune âge, depuis nos grands-parents, on pratique la pêche. On est +Waalo-Waalo+ », lance à l’AFP en référence à un ancien royaume du nord du Sénégal M. Ndiaye, 80 ans.
Or, outre le poisson, la région est malheureusement réputée pour la présence de la bilharziose (ou schistosomiase), maladie parasitaire aiguë et chronique provoquée par des vers, les schistosomes. Cette maladie dont la transmission a, selon l’OMS, été recensée dans 79 pays de régions surtout tropicales et subtropicales, se propage par contact avec de l’eau douce contaminée par ces parasites, hébergés par des escargots d’eau douce infectés.

Augmentation du rendement
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estimait en 2024 qu’au moins 253,7 millions de personnes avaient besoin d’un traitement préventif contre la schistosomiase. L’OMS estime qu’au moins 93,6% des personnes qui ont besoin d’un tel traitement vivent aujourd’hui en Afrique. La présence de ces escargots d’eau douce infectés est commune dans les rizières. Moussa a déjà contracté la bilharziose trois fois dans sa vie, et ses fils en ont aussi souffert.
Cette maladie se traite facilement, mais l’infection passe souvent inaperçue au départ, et des complications intestinales ou uro-génitales ne se manifestent souvent que plusieurs années après, aboutissant à des lésions de certains organes, voire dans certains cas, à des décès. Les enfants – particulièrement vulnérables à l’infection – contaminés peuvent fréquemment rater l’école, ou des adultes se retrouver dans l’incapacité de travailler de longues périodes, aggravant le cycle de la pauvreté.
Des scientifiques ont donc décidé d’expérimenter l’introduction dans les rizières du tilapia du Nil, qui fertilise le riz avec ses déjections, et d’un autre poisson dénommé « ndiéguel » en langue wolof (Heterotis niloticus), qui mange les escargots responsables de la bilharziose. « Nous nous attaquons vraiment à de nombreux défis », souligne auprès de l’AFP Emily Selland, de l’Université de Notre-Dame aux Etats-Unis, auteure principale d’un article sur cette étude pilote publiée cette année dans Nature Sustainability. « Nous avons dans un premier temps abordé la situation du point de vue de la maladie », explique-t-elle, mais il y avait également « l’aspect nutritionnel, économique, écologique ».
Son étude a révélé que l’introduction du poisson augmentait de 25% le rendement des récoltes, soit un bénéfice net pour chaque foyer d’au moins 380 dollars par an. La présence des poissons prédateurs dans les rizières y a aussi réduit le nombre d’escargots.
Rassemblés dans une maison de Lampsar lors d’un après-midi caniculaire, plusieurs riziculteurs témoignent de l’expérience. « J’ai constaté que les champs qui ont aussi des poissons sont toujours plus verts que ceux qui n’en ont pas grâce aux défécations des poissons », dit à l’AFP Abdoulaye Diop, 62 ans. « Les déchets des poissons nous servent d’engrais biologique et augmentent le rendement du riz », se réjouit-il. Il explique avoir pu depuis sa première récolte investir dans un élevage de moutons et de volaille.
Plus tôt ce jour-là, interrogé dans sa rizière verdoyante, M. Ndiaye, référent du projet de recherche pour la communauté de Lampsar, a renchéri: « Vraiment, c’est rentable ! Les gens s’y intéressent ».

Vers d’autres pays africains
Le jour où l’équipe de l’AFP l’a rencontré, il a ainsi récolté 20 sacs de riz de 80 kilos chacun, et quelques jours plus tard, plus de 350 tilapias du Nil, sur son exploitation.
Maï Diop, issue d’une famille de riziculteurs sur plusieurs générations, affirme sans ambages que son objectif en participant à ce projet est d' »avoir beaucoup plus de revenus » qui lui permettront de faire vivre sa famille.
« Chez nous, on consomme du riz au moins un repas sur les trois. Le thiéboudiène est mon plat préféré! », lance-t-elle en référence à ce plat traditionnel à base de riz et de poisson, emblème de la cuisine sénégalaise.
Dans une installation aquacole située au sein de l’université Gaston Berger de la ville de Saint-Louis, non loin de Lampsar, des tilapias du Nil et des escargots attendent d’être transférés dans des rizières expérimentales appartenant à « AfricaRice », un centre panafricain de recherche rizicole.
L’objectif est de mener la même recherche, mais dans un environnement contrôlé, et le cas échéant de développer le projet dans d’autres pays africains.
« L’idée, ce n’est pas de rester simplement au Sénégal, c’est qu’une fois que nous aurons les résultats escomptés, que cela soit mis (en oeuvre) dans beaucoup de pays africains », espère Ali Ibrahim, représentant de la Station Régionale d’AfricaRice pour le Sahel.
AFP


