Depuis plusieurs années, Aminata Rose Diallo s’intéresse aux traces laissées par les colons français dans la région de Sédhiou. Elle y a consacré des recherches universitaires et mené des séries de plaidoyers pour la préservation de cet héritage. Malheureusement, sa voix reste inaudible.
Dans l’intimité de la maison familiale des Diallo, située à Jules Counda, à Sédhiou, les journées d’Aminata Rose Diallo ne sont pas de tout repos. Âgée de 76 ans, le quotidien de cette professeure d’histoire et de géographie à la retraite est ponctué par la préparation des repas du jour, la réception des hôtes (parents, amis de la famille), la consultation de ses archives stockées dans son ordinateur…
Affable et méticuleuse, pour Aminata Rose Diallo, tout doit être dit avec exactitude. À ses yeux, rien ne doit être modifié, surtout quand il s’agit de rapporter le passé de Sédhiou, cette ville qui l’a vu naître. « Cette ville où on a enterré mon cordon ombilical », aime rappeler celle dont les aïeux sont pourtant venus de Kanel (Matam).
Aminata Rose Diallo a effectué son cycle primaire à Sédhiou. Le certificat obtenu, elle voulut poursuivre ses études à l’école des jeunes filles de Thiès. Cependant, à cause d’une santé fragile, elle est orientée à Ziguinchor, au Collège d’enseignement moyen (Cem), Malick Fall, puis au lycée Djignabo Bassène où elle obtient son baccalauréat.
Très jeune et dotée de dispositions intellectuelles lui permettant de poursuivre les études universitaires, elle se lance pourtant dans l’enseignement. « Je suis issue d’une famille nombreuse ; il fallait aider papa et maman qui n’avaient pas trop de soutien. Il fallait, à tout prix, trouver quelque chose à faire », explique-t-elle.
On est en 1971. Cette époque coïncidait avec le départ de la Coopération française. Et de nombreux postes étaient vacants. « On m’a recrutée en tant qu’instituteur stagiaire avec le bac. Ce jour-là, quand on me l’annonçait, j’étais aux obsèques de Papa Ibou Diallo (ancien maire de Sédhiou, Ndlr) », se souvient-elle.
Sauver le patrimoine colonial du Pakao
Quelques années après, Aminata obtient son Certificat d’aptitude professionnelle (Cap). La même année, elle s’inscrit à la faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Ucad. Aminata Rose Diallo n’avait que 22 ans.
Attachée à son Sédhiou natal, elle se donne le temps et l’énergie pour comprendre le passé historique de ce terroir. Elle consacre ses recherches en année de maîtrise aux fonctions du fort de Sédhiou, dans la conquête de la Casamance.
« Ce fort-là a joué un grand rôle dans la pénétration française en Casamance », confie-t-elle avec insistance. « Et j’ai voulu comprendre comment les Français ont conquis la Casamance », poursuit l’historienne.
Au-delà d’une simple compréhension de l’histoire de sa région, Aminata Rose Diallo poursuit sa lutte pour le maintien de son passé colonial. Elle se souvient de la tombe de Frédéric Jules Lauga qu’elle avait ressuscitée.
« La pierre tombale de ce missionnaire évangéliste français avait disparu, mais je l’ai retrouvée chez un ancien gendarme. On me l’a soufflé et je suis partie parler à la personne qui a accepté de la rendre. Elle l’a déposée à la mairie et je suis allée, avec ma sœur, laver cette pierre qui a été restaurée », révèle-t-elle.
Cet incident a conduit la mairie de Sédhiou à mettre en place une commission pour retracer la famille de ce missionnaire. Les descendants de Lauga sont venus, quelques mois après, restaurer le cimetière qui tient encore.
À Sédhiou, Aminata continue de repérer les sites, comme ce bâtiment en ruine situé au virage du marché central, une ancienne maison de commerce tenue par un certain Jules Rapet, mulâtre français.
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Mieux, la maison d’André, entre l’église et le centre de santé, complètement disparue, le cimetière catholique, l’église Saint-Jean l’Évangéliste, l’école des missionnaires, mais surtout le Fort Pinet Laprade.
« Tout ça sont des patrimoines qui renferment l’histoire du Pakao, du Boudié, du Jasin. J’ai aussi lutté pour leur préservation. J’en avais parlé au maire de l’époque, Balla Moussa Daffé. L’idée était de travailler pour la conservation de ces sites pour le développement du tourisme », souligne-t-elle.
Poursuivant, elle estime qu’aucun développement ne peut se faire s’il n’est pas multidimensionnel. « Le tourisme, c’est de l’économie. Si on avait conservé tout ce patrimoine historique, les ruines des maisons de commerce, la maison Morel, Barthez chez Andres, Michel Hassef, Michel Diannah… la région aurait pu bien en bénéficier », regrette l’historienne.
Mais, Aminata Rose Diallo est toujours là. À son âge, elle est un patrimoine pour Sédhiou et continue de se battre pour la préservation du patrimoine matériel et immatériel du Pakao.
Par Jonas Souloubany BASSENE