Souvent étudiés sous l’angle de leur responsabilité dans les conflits, les médias peuvent également constituer de puissants leviers de réconciliation. C’est la principale conclusion de la Thèse de doctorat soutenue par le chercheur Demba Sow à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Pendant longtemps, les travaux scientifiques consacrés aux médias en période de crise se sont essentiellement intéressés à leur capacité à alimenter les tensions, à servir de relais de propagande ou encore à attiser les fractures identitaires. Dr Demba Sow a choisi d’emprunter un tout autre chemin. Dans sa Thèse intitulée « Le rôle des radios de proximité dans la construction de la paix en Côte d’Ivoire : le cas de Radio Amitié de Yopougon, Radio Arc-en-ciel et Téré Fm », il met en évidence la contribution souvent méconnue des radios communautaires à la consolidation de la paix dans un pays profondément marqué par plusieurs décennies de crises politiques et militaires.
À l’origine de cette recherche se trouve une interrogation née plusieurs années auparavant. Alors qu’il préparait son Mémoire de Master 2 au Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti), consacré au rôle de la presse quotidienne abidjanaise dans le conflit ivoirien de 1993 à 2013, M. Sow constate que la littérature scientifique insiste largement sur les dérives des médias en période de conflit.
Mais, une autre réalité attire son attention. « Beaucoup de travaux de recherche portaient sur le rôle de propagande et de manipulation joué par les médias dans les zones de conflit ou de post-conflit. Durant cette période, je me suis rendu compte qu’à côté de la presse qui s’adonnait à l’incitation à la haine et à la violence, il existait des organes qui s’évertuaient autant que possible à promouvoir la paix et le vivre-ensemble », explique-t-il.
Cette observation donnera naissance à son projet doctoral. Dès la fin de son Mémoire, il annonce son intention de consacrer une recherche à ces médias qui œuvrent, loin des projecteurs, au rapprochement des populations.
Faire de la radio un espace d’apaisement
Pour vérifier son hypothèse, le chercheur a porté son choix sur trois grandes communes d’Abidjan : Yopougon, Abobo et Adjamé. Un choix loin du hasard. « Elles représentent la Côte d’Ivoire en miniature », affirme-t-il.
Ces territoires concentrent, en effet, toute la diversité du pays. On y retrouve un brassage de communautés, de langues, de religions et de sensibilités politiques. Les quartiers populaires y côtoient les zones résidentielles, tandis que les espaces culturels, sportifs et commerciaux traduisent toute la vitalité de la capitale économique ivoirienne.
Mais, ces communes sont également les théâtres des plus fortes tensions politiques. « J’ai choisi des districts dans lesquels les identités politiques sont aux antipodes. Les débats politiques y sont très intenses et aboutissent, parfois même, à la violence », souligne Dr Demba Sow.
Toutes trois ont payé un lourd tribut lors des différentes crises électorales qui ont secoué le pays, notamment celle de 2011 qui a fait plus de 3.000 morts et près de 1 million de déplacés et d’exilés.
C’est dans ce contexte que le chercheur a étudié les pratiques de « Radio Amitié » de Yopougon, Radio Arc-en-ciel d’Abobo et Téré Fm d’Adjamé, trois médias communautaires qui, selon lui, « se sont illustrés le plus par leur engagement dans la construction de la paix ».
L’un des principaux enseignements de cette recherche réside dans la manière dont ces radios conçoivent leurs programmes. Loin des confrontations spectaculaires, elles privilégient un traitement de l’information fondé sur la responsabilité éditoriale.
Les émissions consacrées à la paix obéissent à un encadrement rigoureux. « Les programmes dédiés à la paix sont très encadrés afin d’éviter que les intervenants dérapent en versant dans le tribalisme, la xénophobie ou l’apologie de la violence », explique M. Sow.
Cette prudence conduit parfois les radios à limiter les débats politiques. Une posture qui, de temps à autre, suscite des critiques. « Certains y voient un silence complice ou une négligence des préoccupations des populations. Pourtant, tel n’est pas forcément le cas. On interdit de parler de politique pour éviter que les passions se déchaînent. La politique peut réveiller les démons de la violence », précise le chercheur.
La même logique prévaut en ce qui concerne la personnalisation des débats. Les producteurs évitent de citer les principaux protagonistes des crises afin de prévenir toute stigmatisation.
À l’inverse, les émissions mettent en avant des témoignages d’anciens combattants, de déplacés de guerre, de réfugiés, de mutilés ou encore de responsables de la société civile dont les expériences invitent au dialogue et au pardon. « Le discours pacifique de chacun de ces acteurs vise à conscientiser les belligérants et tous les autres radicaux à comprendre que le recours aux armes n’est pas la solution », insiste Dr Demba Sow.
Au-delà des contenus, la recherche met en évidence ce qui constitue la véritable force des radios communautaires : leur proximité avec les populations. « La proximité apparaît comme leur principale force. Elle leur confère légitimité, confiance et capacité d’influence locale », souligne-t-il.
Cette proximité favorise une forte participation citoyenne grâce aux émissions interactives et à l’implication des chefs religieux, des associations, des femmes, des jeunes ainsi que des leaders communautaires.
Par Daouda DIOUF

