À l’occasion de la Journée mondiale des sols, célébrée hier, le directeur général de l’Institut national de pédologie (Inp) porte un plaidoyer fort pour la protection des sols du Sénégal, déjà vulnérables. Dans cet entretien, Alfred Kouly Tine dresse un constat alarmant sur la fragilité des terres sénégalaises, rongées par l’érosion, l’acidification, la salinisation et l’épuisement en matière organique. Cependant, il expose surtout les solutions concrètes que l’Inp déploie déjà sur le terrain grâce au programme prioritaire « Santé des sols » pour une reprise en main de la situation.
Quel est aujourd’hui l’état de santé global des sols au Sénégal?
L’état de santé des sols au Sénégal est très fragile. Nous avons une grande diversité de types de sols, mais ils subissent des formes de dégradation très variées. Nos études montrent que la fertilité reste globalement très faible, essentiellement à cause d’une teneur extrêmement basse en éléments nutritifs indispensables aux cultures.
Quelles sont les principales causes de cette pauvreté des sols?
Plusieurs facteurs se cumulent : les changements climatiques, une déforestation massive, l’extension continue des surfaces cultivées sans jachère (les terres sont exploitées chaque année sans repos), de mauvaises pratiques agricoles, l’exportation importante de biomasse, l’absence fréquente d’amendements organiques, ainsi qu’une acidification souvent liée à un usage déséquilibré d’engrais chimiques. À cela s’ajoutent l’érosion et la salinisation.
Quelles solutions l’Inp préconise-t-il pour inverser cette situation?
Avant cela, j’aimerais préciser davantage les typologies de dégradation. Les dégradations des sols les plus connues au Sénégal sont liées à l’érosion éolienne, à l’érosion hydrique avec les eaux de ruissellement, mais également au processus de salinisation dans les zones où nous avons les vallées ouvertes sur les domaines fluviaux-marins, comme la zone du Sine-Saloum, de la Casamance, mais aussi des Niayes, où l’on observe des phénomènes de salinisation, et même dans la zone du delta du Sénégal. Une salinisation est constatée dans la zone de Kédougou à cause de l’altération des roches riches en sodium. En plus de ces dégradations, il faut essayer de déterminer les méthodes de lutte adaptées qu’il faut réellement utiliser pour combattre ces phénomènes. S’il s’agit de l’érosion éolienne, il faut promouvoir la plantation d’arbres adaptés en fonction des zones pédoclimatiques. Cela permettra de favoriser une bonne gestion intégrée des parcelles agricoles en réintroduisant les arbres, c’est-à-dire en promouvant leur implantation ou leur utilisation dans les parcelles agricoles. Pour lutter contre cette même érosion, il faut travailler avec les producteurs à l’installation de brise-vents qui peuvent atténuer l’effet du vent. D’autres techniques comme le paillage sont également préconisées. En ce qui concerne la salinisation, plusieurs méthodes sont utilisées, qu’il s’agisse de la lutte biologique en plantant des arbres capables de combattre la nappe salée et de favoriser l’infiltration, ou de méthodes mécaniques consistant à construire des digues anti-sel pour limiter l’avancée des eaux de mer, donc la langue salée, et retenir les eaux de ruissellement qui, par infiltration, permettent de repousser les eaux salées et d’atténuer les phénomènes d’évaporation, d’évapotranspiration ou de remontées. D’autres méthodes sont aujourd’hui préconisées et mises en œuvre par l’Inp, avec le ministère de l’Agriculture et le soutien de notre ministre. Il s’agit principalement du programme « Santé des sols », basé sur le chaulage des sols pour corriger leur acidité. Une fois cette acidité corrigée, la disponibilité des éléments chimiques pour les plantes s’améliore. Il y a aussi le phosphatage des sols, car ceux du Sénégal sont très pauvres en phosphore, un élément essentiel au développement des cultures. D’autres méthodes de lutte incluent l’amendement organique. Ces sols sableux sont très pauvres en matière organique ; ils sont donc trop poreux et présentent une faible capacité de rétention en eau. Cet amendement organique permettra d’améliorer la capacité de rétention en eau de ces sols et de réduire les risques d’infiltration, qui peuvent avoir un impact sur le compte d’exploitation des producteurs, car les engrais chimiques utilisés peuvent être entraînés en profondeur par les eaux d’infiltration. J’aimerais ajouter que ces méthodes, pour être réellement efficaces, doivent être combinées. Le mieux est d’adopter une stratégie impliquant la matière organique, les engrais chimiques ou les amendements chimiques tels que le phosphate ou le calcaire. Cela peut nous amener à réfléchir davantage aux formules de fertilisation adoptées afin de promouvoir des engrais organo-minéraux qui permettraient de préserver la santé des sols du Sénégal.
À l’heure où le Sénégal place la souveraineté alimentaire au cœur de ses priorités, quel est le niveau d’implication de l’Inp ?
L’implication de l’Inp est totale et déterminante. On ne peut tout simplement pas atteindre la souveraineté alimentaire avec des sols pauvres et malades. Sans terre fertile et saine, il est impossible d’obtenir des rendements élevés et durables. C’est pourquoi l’Inp a été le précurseur du Programme « Santé des sols ». En restaurant la fertilité, nous créons la seule base productive capable de soutenir une agriculture intensive mais durable – condition sine qua non de la souveraineté alimentaire.
Vous avez noué un partenariat avec la Société de gestion des abattoirs du Sénégal (Sogas) pour produire du compost. Pouvez-vous nous en dire plus ?
C’est un partenariat exemplaire et gagnant-gagnant. À mon arrivée à l’Inp, les déchets d’abattage de la Sogas polluaient gravement la baie de Hann. Avec le ministre, nous avons vu l’opportunité de transformer ce problème en solution. Le directeur général de la Sogas a mis à disposition un terrain et des moyens matériels ; l’Inp a apporté toute son expertise scientifique : analyses, formulation, suivi de maturation. Résultat : plus de 300 tonnes de compost de très haute qualité ont déjà été produites et commercialisées, et le processus fonctionne désormais en continu. Nous avons ainsi transformé une source de pollution en un amendement organique précieux pour les agriculteurs sénégalais.
Quels sont les projets phares de l’Inp aujourd’hui ?
Tous nos projets s’articulent autour de quatre grands axes. Nous continuons d’améliorer la connaissance et la cartographie des sols. Nous restaurons concrètement la fertilité à travers le Programme « Santé des sols », le chaulage, le phosphatage et les amendements organiques. Nous mettons à l’échelle les technologies validées (compostage, agroforesterie, gestion intégrée de la fertilité). Enfin, nous formons massivement les producteurs, les étudiants et les techniciens, et nous installons partout des parcelles de démonstration directement chez les paysans. Ce sont sur ces parcelles que l’on voit les vrais résultats et que nos innovations changent réellement la vie des agriculteurs.
Entretien réalisé par : Assane FALL

