À Cambérène, sous une pluie inhabituelle de janvier, en plein hiver, la maison de Seydina Limamou Laye Thiaw se dresse dans un silence presque solennel. À l’occasion de l’édition 2026 de l’Appel de Seydina Limamou Laye, le coordonnateur général revient sur la portée et l’actualité de la solidarité islamique face aux grands défis contemporains. Du local à l’international, entre crises sociales, climatiques et humanitaires… le petit-fils de Baye Laye prêche la bonne parole.
Tout est-il fin prêt pour la célébration du 146e anniversaire de l’Appel de Seydina Limamou Laye ?
Il ne nous reste que la réunion nationale qui sera organisée dans quelques jours au ministère de l’Intérieur. Mais nous avons tenu, il y a quelques jours, une réunion avec le gouverneur de Dakar. Les services de l’Etat travaillent en parfaire collaboration avec le Groupement central des Layènes sur le terrain. Le Directeur général de l’Ageroute est venu me voir. Nous avons impliqué les communes.
L’Appel de Seydina Limamou Laye s’inscrit cette année sous le thème de la solidarité islamique face aux défis actuels. Pourquoi ce choix ?
Je voudrais d’abord féliciter le Directeur général du « Soleil » pour l’excellent travail que le quotidien national est en train d’abattre sous sa vision. Je suis la presse depuis des années mais la diversité que propose « Le Soleil » est à saluer même si c’est un média d’Etat.
Ce thème s’impose naturellement parce que la solidarité est au cœur même du projet de société que propose l’islam. La politique, au sens noble, n’est rien d’autre que l’art de gérer la société. Or, l’islam est porteur d’un projet social fondé sur la justice, le partage, la bonne gouvernance et le dialogue. Ce n’est pas un hasard si, lors des précédentes éditions, nous avons abordé des thèmes comme le dialogue national ou la durabilité.
Aujourd’hui, les défis sont multiples : pauvreté, souveraineté alimentaire, changements climatiques, accès à l’eau potable et à l’assainissement, migrations, catastrophes naturelles, endettement des États, intolérance et insécurité. Face à tout cela, la solidarité n’est pas une option, elle est une obligation morale et spirituelle.
En quoi la solidarité est-elle consubstantielle à l’islam ?
L’islam est, par essence, une religion de solidarité. Il s’adresse à l’humanité entière. Le principe du partage, de l’entraide et de la responsabilité collective traverse tout l’enseignement islamique.
Quand on parle d’une communauté de près de deux milliards de fidèles, il est paradoxal de constater que la solidarité islamique peine encore à produire tous ses effets, notamment sur les plans économique et social. Pourtant, des instruments puissants existent, à commencer par la zakat, qui n’est pas seulement un acte cultuel, mais un véritable levier économique et social. Bien utilisée, elle permettrait à la fois de lutter contre la pauvreté et de créer de la richesse.
Le Sénégal est souvent cité comme un modèle de solidarité. Partagez-vous cet avis ?
Le Sénégal est, avant tout, une société profondément solidaire. Cette valeur est inscrite dans nos pratiques sociales, mais aussi dans nos institutions. Il existe des politiques publiques, des ministères et des programmes dédiés à la famille, à la femme, à la microfinance et à la protection des couches vulnérables.
Historiquement, cette solidarité s’est exprimée dans des moments difficiles : lors des épidémies, des famines, des guerres mondiales. Des archives coloniales attestent de l’engagement des communautés locales dans l’action citoyenne et l’entraide. Cette chaîne de solidarité s’est transmise de génération en génération.
Cette solidarité est-elle aujourd’hui menacée ?
Oui, comme partout dans le monde, la cellule familiale est fragilisée par le matérialisme et l’individualisme. Or, la solidarité commence dans la famille. Quand elle s’affaiblit à ce niveau, c’est toute la société qui est en danger.
Nous assistons parfois à une transformation de la solidarité en simple mécanisme d’assistance ou, pire, en activité marchande. Il faut revenir à l’esprit originel du partage désintéressé.
Qu’en est-il de la solidarité islamique à l’échelle internationale ?
À l’échelle internationale, les défis sont immenses : crises climatiques, migrations forcées, conflits armés, terrorisme, inégalités croissantes. L’Organisation de la coopération islamique (Oci), qui regroupe près de 57 États, dispose d’un potentiel considérable, mais encore insuffisamment exploité.
Le Sénégal, qui est un pays fondateur de l’Oci, a joué et continue de jouer un rôle diplomatique important. Toutefois, la solidarité islamique ne doit pas rester un slogan. Elle doit se traduire par des politiques concrètes d’investissement dans l’éducation, la santé, la formation des cadres, l’économie du savoir et la lutte contre la pauvreté.
Des crises comme celle de Gaza illustrent-elles les limites actuelles de cette solidarité ?
Gaza est malheureusement le symbole d’une solidarité insuffisante face à une tragédie humaine majeure. Cela pose la question de la volonté politique et de la capacité des États et des organisations à dépasser les discours pour agir efficacement.
La solidarité, ce n’est pas seulement une question de ressources financières, c’est aussi une question de conscience, de courage politique et de responsabilité morale.
Quel message l’Appel de Seydina Limamou Laye souhaite-t-il transmettre aujourd’hui ?
Le message de Seydina Limamou Laye reste d’une brûlante actualité. Il nous rappelle que la foi doit s’incarner dans l’action sociale, que la paix sociale repose sur la justice, le dialogue et le respect mutuel.
Au Sénégal, toutes les conditions sont réunies pour consolider l’unité nationale et la cohésion sociale : une tradition de tolérance, des institutions solides et une culture du vivre-ensemble. Mais cela exige l’engagement de tous : pouvoirs publics, citoyens, leaders religieux et société civile.
La solidarité est notre meilleure arme face aux défis contemporains. Elle est un héritage, mais aussi une responsabilité. À nous de la faire vivre, localement comme internationalement, pour bâtir une société plus juste, plus humaine et plus durable.
Entretien réalisé par Babacar Guèye DIOP, Souleymane Diam SY et Assane SOW (Photos)

