Depuis l’établissement de leurs relations diplomatiques en 1960, l’Allemagne et le Sénégal ont construit une coopération qui n’a cessé de se diversifier. Au fil des décennies et des changements de contexte, ce partenariat s’est renouvelé pour investir, aujourd’hui, de nouveaux champs, notamment l’industrie, l’énergie et la formation professionnelle.
Une des rues de Fann-Résidence à Dakar, porte le nom de Léo Frobénius. Pourquoi l’avoir baptisée du nom de l’ethnologue allemand ? C’est qu’à côté de ses compagnons dans la négritude, Aimé Césaire et de Léon-Gontran Damas, le Président Senghor tenait à saluer un penseur qui l’a personnellement influencé. En effet, chez le président-poète, l’influence allemande participe à la formation d’une pensée qui cherche à « articuler raison, intuition, culture et connaissance ». Et Léo Frobenius y occupe une place singulière. Senghor lui attribuait une contribution telle qu’il considérait que Frobenius avait contribué à réhabiliter à ses yeux la « raison intuitive », comme l’a souligné le philosophe Souleymane Bachir Diagne dans son ouvrage intitulé « Léopold Sédar Senghor : l’art africain comme philosophie », (Riveneuve, Paris, 2007).
Dans un entretien accordé au Soleil en août 2018 à l’occasion de la visite de la Chancelière Angela Merkel au Sénégal, le défunt Pr Maguèye Kassé expliquait que Senghor avait créé le Département de Langues et Civilisations germaniques de l’Université de Dakar en 1973 sous l’inspiration de Léon Frobenius. « Par ses humanités, Senghor était en confrontation avec la culture allemande. Il s’est pris une affection particulière pour l’Allemagne, ses traditions et ses mythes, notamment le culte de la terre, de l’homme et de la nature qui, selon lui, rapprocheraient le Négro-Africain de l’Allemand ». Se dessine ainsi une première histoire, peu connue, des liens entre l’Allemagne et le Sénégal : celle de la rencontre d’idées ayant accompagné celle des États.
Il y a des dates qui résument à elles seules la profondeur d’une relation. Le 23 septembre 1960 en est une pour les deux pays. Quelques mois après l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale, Dakar et la République fédérale d’Allemagne (RFA) établissent leurs relations diplomatiques. L’Allemagne a été le troisième pays à reconnaître officiellement le Sénégal comme le mentionne la plaque d’immatriculation diplomatique (003).
La coopération allemande au développement prend ainsi racine dès les premières années de l’indépendance. Léopold Sédar Senghor devient le premier Président de la République, tandis qu’à Bonn, Konrad Adenauer dirige la RFA depuis 1949.
Si une rencontre directe entre Senghor et Adenauer n’est pas établie par les sources disponibles, les deux dirigeants appartiennent à une génération soucieuse de reconstruire, après les traumatismes de la guerre et du totalitarisme, un ordre politique fondé sur l’État de droit, avec les préoccupations et contextes propres à chacun.
Sur le terrain institutionnel, la relation se consolide. Un accord de protection des investissements est signé en 1966 et la coopération culturelle se développe. En pleine guerre froide, Dakar franchit une étape supplémentaire en établissant, le 22 août 1973, des relations diplomatiques avec la République démocratique allemande (RDA). Le Sénégal entretient dès lors des relations avec les deux Allemagnes, tout en maintenant un lien privilégié avec Bonn. L’ouverture de son ambassade à Bonn au milieu des années 1970 confirme cette volonté.
En 1977, Senghor se rend en RFA et est notamment reçu par le président fédéral Walter Scheel. L’année suivante, Willy Brandt, ancien chancelier devenu président de l’Internationale socialiste, se rend à Dakar. La relation s’étend alors à plusieurs domaines : coopération économique, culture, éducation et dialogue Nord-Sud. L’arrivée d’Abdou Diouf à la présidence, en 1981, ne modifie pas cette trajectoire. En mars 1986, il est reçu en Allemagne par le chancelier Helmut Kohl et rencontre le président fédéral Richard von Weizsäcker. En octobre 1987, le ministre allemand des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher effectue une visite à Dakar. Paix, droits de l’homme et règlement pacifique des conflits figurent parmi les thèmes du dialogue. Le Sénégal s’affirme alors comme un partenaire politique stable en Afrique de l’Ouest.
Puis l’Histoire s’accélère. La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, et la réunification de l’Allemagne, le 3 octobre 1990, mettent fin à la coexistence des deux États allemands. Pour Dakar, cette nouvelle donne signifie le retour à un interlocuteur unique : l’Allemagne réunifiée. Cela ne remet pas en cause les acquis de trois décennies de coopération. Sous Abdoulaye Wade, le partenariat prend une coloration plus économique. En septembre 2006, le Président sénégalais rencontre à Berlin le Président Horst Köhler et la chancelière Angela Merkel. Aux questions de développement et d’investissement s’ajoute désormais celle des migrations, avec la recherche de réponses communes aux départs irréguliers vers l’Europe.
Avec Macky Sall, le partenariat change encore d’échelle. Reçu par Angela Merkel à Berlin en mars 2014, le Président sénégalais revient quatre ans plus tard sur la relation bilatérale avec la visite officielle de la chancelière allemande à Dakar, le 29 août 2018. Développement, investissements, coopération régionale et création d’emplois sont au cœur des échanges. En janvier 2020, Macky Sall a été de nouveau reçu à Berlin. La visite du Président fédéral Frank-Walter Steinmeier à Dakar, en février 2022, ouvre une autre séquence. Il est présent à l’inauguration du stade Abdoulaye Wade de Diamniadio. Dans un Sahel marqué par les crises sécuritaires, le dialogue porte notamment sur le Mali et la stabilité régionale. L’Allemagne apparaît désormais non seulement comme un partenaire économique, mais aussi comme un acteur engagé sur les questions de sécurité et de stabilité.
La visite de Bassirou Diomaye Faye à Berlin, du 21 au 23 juin 2026, prolonge cette longue histoire. Reçu par Frank-Walter Steinmeier et le chancelier Friedrich Merz, le Chef de l’État sénégalais place l’économie, l’industrie, l’énergie et la formation professionnelle au cœur de son agenda. Les deux dirigeants saluent la solidité d’une relation fondée sur « une amitié cordiale et une estime réciproque », comme le souligne Le Soleil. Dakar entend attirer davantage d’entreprises allemandes et inscrire le partenariat dans les priorités de la « Vision Sénégal 2050 ». Berlin, de son côté, souligne le rôle du Sénégal dans la stabilité de la sous-région et la coopération sécuritaire.
De Senghor à Faye, la relation germano-sénégalaise a traversé les bouleversements de l’Histoire sans rompre son fil conducteur. De Bonn à Berlin, de la coopération au développement aux enjeux économiques, énergétiques et sécuritaires, le partenariat s’est adapté sans perdre sa substance. En 1968, Senghor voyait dans la présence de Lübke « une amitié entre nos deux peuples ». Près de six décennies plus tard, Faye et Merz en célèbrent encore la solidité. Les époques ont changé.
Le lien demeure.
Samboudian KAMARA

