Enseignant-chercheur en Sciences politiques à l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane (Unchk), le Dr Mamadou Lamine Sarr revient, dans cet entretien, sur la nouvelle vision de la politique étrangère américaine avec l’intervention militaire au Venezuela.
Êtes-vous surpris par l’intervention militaire américaine qui a conduit à l’arrestation et à l’exfiltration du président vénézuélien Nicolas Maduro ?
L’intervention en elle-même a, peut-être, surpris du monde parce que nous ne nous attendions pas forcément à une exfiltration du président vénézuélien Nicolas Maduro. Ces derniers mois, ces dernières semaines, nous avons vu l’armée américaine se déployer dans les Caraïbes, lancer parfois des missiles. Nous nous attendions à une certaine intervention de l’armée américaine soit au sol ou à distance, mais pas à une exfiltration comme ils l’ont fait avec le président Maduro.
Cette intervention militaire des États-Unis au Venezuela consacre-t-elle, comme l’enseigne la théorie du réalisme, que le monde est fondé sur un rapport de force ?
Les relations internationales sont analysées, étudiées à travers des théories. Chacune de ces théories n’est qu’un « prisme » de lecture. Maintenant, au gré du temps, de l’évolution des relations internationales, une théorie peut être amenée à refléter davantage la nature du système international. Cela a été le cas pendant la Guerre froide, notamment après la Seconde Guerre mondiale où le réalisme a longtemps été la théorie dominante. Comme il explique les relations conflictuelles, le système international sur le rapport de force, sur la conflictualité perpétuelle entre les pays et l’importance de la puissance de l’intérêt national —des termes qui sont chers aux réalistes— nous avons, aujourd’hui, une forme de résurgence, de mise à jour, de reconnexion du réalisme avec les réalités du système international. Force est de reconnaître que depuis quelques années, le libéralisme, une théorie concurrente, ne se porte pas bien, surtout avec les soubresauts que connaît le droit international. En ce sens-là, le réalisme permet de comprendre, aujourd’hui, ce qui se passe à travers cet exemple. Il en est de même avec la guerre en Ukraine, la crise au Moyen-Orient, avec la situation à Gaza, et ce qui se passe également un peu en mer de Chine. Le réalisme explique comment la force remplace le droit, comment le droit perd du terrain par rapport à la force. C’est une des caractéristiques de cette période. La grande question est de savoir si cela va perdurer dans le temps ou bien si, avec un changement de régime aux États-Unis, nous aurons une autre tendance à la coopération, comme ce fut le cas avec Barack Obama. Même si sous ce dernier, il faut le rappeler, il y a eu des interventions et des choses qui ont été faites par les États-Unis au Moyen-Orient, en Afghanistan, au Pakistan.
Cette nouvelle façon de faire des États-Unis n’est-elle pas lourde de danger pour le monde ?
Cette forme d’unilatéralisme ou du rejet du multilatéralisme, cette forme qu’à Donald Trump et ses acolytes de faire de la politique étrangère en mettant en avant l’intérêt des États-Unis avec l’usage de la force, comme au Venezuela, peut-être une menace à la paix et à la stabilité internationale. D’autant plus que c’est la première puissance mondiale qui le fait et qu’elle est garante de plusieurs organisations internationales qui sont là pour garantir la coopération, la paix et la stabilité internationale. De tels actes ne peuvent que nuire à la coopération, au droit international et, par extension, à la paix et à la stabilité internationale. Présentement, c’est aux autres États, européen, asiatique, africain, latino-américain, de prendre les responsabilités par rapport à cette situation. Le multilatéralisme peut et doit survivre à cela pour ne pas retomber dans une phase que nous avons connue entre l’entre-deux-guerres et qui a conduit à la Seconde Guerre mondiale. C’est tout l’enjeu, aujourd’hui, du système international. C’est aussi comment faire pour que nous ne retombions pas dans les travers des années 20, 30, lesquelles ont conduit à la guerre la plus meurtrière jusqu’ici. À mon avis, c’est un défi qui sera difficile à relever et qui dépendra, en partie, de la politique intérieure américaine. Si Donald Trump n’a pas d’opposition, comme c’est actuellement le cas avec le Parti démocrate qui n’est pas aussi fort, cela peut compliquer la tâche. Mais, s’il y a une certaine opposition interne, si le Congrès joue le rôle qui lui est dévolu, il y aura, peut-être, une issue par rapport à une politique américaine plus calme, plus ancrée et centrée sur le multilatéralisme. Mais, si Donald Trump a encore la voie dégagée et qu’il peut prendre des décisions à l’encontre du Congrès ou sans son aval, comme ce fut le cas sur le Venezuela, cela peut menacer la paix et la stabilité. Surtout que des pays à l’image de la Russie ou la Chine pourront reproduire le même effet et les justifications seront les mêmes. Avec l’intervention au Venezuela, la Russie en Ukraine, la Chine par rapport à Taiwan, d’autres pays peuvent, un jour, adopter la même approche, avoir la même politique et se justifier également par rapport à cela.
Certains ont parlé du retour de la doctrine Monroe qui faisait de l’Amérique latine un pré carré des États-Unis. Quelles peuvent être les conséquences si le président Trump remet cette doctrine au premier plan ?
La doctrine Monroe, à mon avis, n’a jamais disparu de la politique étrangère américaine. L’Amérique latine, les Caraïbes ont toujours été une zone d’influence américaine, que ce soit après la Seconde Guerre mondiale avec les différentes dictatures militaires qui ont sévi dans cette région, avec souvent l’appui du gouvernement américain. Je pense notamment à l’Argentine et au Brésil. Le Panama et Honduras, des pays d’Amérique centrale, ont toujours été des zones d’influence extrêmement importantes du gouvernement américain depuis pratiquement le début du 20e siècle, voire même du 19e siècle. La doctrine Monroe a connu des évolutions et a, à un moment donné, sous-tendu fortement la politique internationale américaine dans cette région. Elle a été parfois mise en veilleuse, singulièrement dans les années 2000 avec les attentats du 11 septembre qui ont fait que les États-Unis se sont détournés un peu de cette région pour se concentrer sur le Moyen-Orient, l’Irak… Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que c’est pendant cette période-là que la Chine a fait de grosses avancées dans cette région pour venir concurrencer directement les États-Unis. À part cet épisode qui est également à tempérer un peu, les États-Unis ont toujours perçu l’Amérique latine comme leur zone d’influence. La nouveauté, peut-être, serait qu’avec Donald Trump, c’est un retour aux fondamentaux. Un retour à cette vision disant que « nous intervenons en Amérique latine quand nous voudrons ». Je pense que cela ne s’arrête pas seulement à l’Amérique latine. Aujourd’hui, ce phénomène peut toucher n’importe quel État dans le monde, Amérique latine ou pas. C’est là où des pays africains comme les nôtres doivent avoir une certaine analyse par rapport à ce qui vient de se passer. C’est dire que nous devons prendre des décisions, avoir une certaine réflexion sur nos stratégies, sur nos alliances et se dire que la même chose peut se passer, aujourd’hui, dans un pays africain qui ne répondrait plus aux intérêts des États-Unis de Donald Trump. Est-ce que nous n’assisterons pas à une intervention pour enlever un Président ou un Premier ministre qui serait en poste ? C’est une réflexion que nos pays doivent avoir, même si, actuellement, la tendance ne montre pas un véritable positionnement africain par rapport à cette question. Oui, la doctrine Monroe fait son retour avec le président Donald Trump. Mais, la vision du président américain va au-delà même de celle de Monroe qui s’arrêtait à l’Amérique latine et considérait que les Européens devaient s’occuper de leurs affaires en Europe et laisser les Amériques aux Américains. En plus, les Américains se disent qu’ils peuvent frapper n’importe qui, n’importe où et à n’importe quel moment. C’est vraiment une doctrine Monroe généralisée par rapport au reste du monde.
Entretien réalisé par Oumar NDIAYE


