Karim Wade est devenu un personnage de roman politique que l’on annonce à chaque chapitre et qui n’apparaît jamais. Son nom circule, son retour est promis, sa candidature est évoquée, puis le rideau retombe. En 2024, l’épisode a tourné court. La nationalité française abandonnée trop tard a suffi à refermer la porte.
Depuis, le silence. Un silence épais, seulement troublé par quelques communiqués et des réaménagements internes au Parti démocratique sénégalais (Pds) comme on déplace des meubles dans une maison désertée. Le Pds fut pourtant une force historique. Vingt-six ans d’opposition acharnée face au Parti socialiste (Ps), 12 ans de pouvoir, une alternance qui avait valeur de séisme démocratique. Ce parti-là savait occuper la rue, électriser les foules, parler au pays réel.
Aujourd’hui, il donne l’impression d’un grand navire à l’ancre dont le capitaine observe l’horizon depuis un autre continent. Karim Wade dirige à distance ou du moins le croit-il. Doha est devenue la salle de commandement d’un parti qui se cherche une boussole. Il y a quelque chose d’irréel dans cette situation. La politique sénégalaise est une matière chaude, vivante, bruyante. Elle se nourrit de présence, de corps, de paroles lancées au vent des marchés et des places publiques.
Or, Karim Wade est absent. Absent physiquement, absent symboliquement. Il est là sans être là, chef désigné, mais introuvable ; leader proclamé, mais invisible. Un paradoxe qui finit par user même les plus fidèles. Autour de lui, le Pds se délite. Les cadres historiques s’en vont, parfois en silence, parfois avec fracas.
Les jeunes militants regardent ailleurs. Ceux qui restent s’accrochent à un nom, à une mémoire, à l’ombre portée d’Abdoulaye Wade. Mais, l’héritage ne se gère pas comme un compte bancaire. Il exige une incarnation. Or, Karim Wade semble avoir fait le choix du confort lointain plutôt que de l’épreuve du terrain. Le contraste est cruel.
D’un côté, un parti qui doit formuler une alternative face à des attentes sociales immenses, à une jeunesse impatiente, à des urgences économiques bien réelles. De l’autre, un leader en exil, s’exprimant par intermédiaires, donnant des consignes comme on envoie des notes vocales.
La politique par procuration a ses limites. Elle finit toujours par ressembler à une démission déguisée. Certains continuent d’espérer. Ils parlent de stratégie, de temps long, de retour calculé. Mais, le temps politique n’est pas une abstraction. Il use, il tranche, il élimine. À force d’attendre, le Pds risque de devenir un parti de souvenirs, un musée de ses propres victoires. Et Karim Wade, le dépositaire désigné, pourrait n’en être que le gardien distrait.
La vérité est simple et brutale. On ne reconstruit pas une ambition nationale depuis un salon climatisé. On ne rallume pas une flamme populaire à distance. Le Pds n’a pas seulement besoin d’un nom ou d’un héritier.
Il a besoin d’un chef présent, exposé, contesté, vivant. Tant que Karim Wade restera à Doha, le parti restera en suspens, comme un ordinateur oublié en mode veille. La politique, au Sénégal plus qu’ailleurs, ne pardonne ni l’absence ni l’indécision.
Elle exige le courage du retour ou l’honnêteté du retrait. Entre ces deux options, Karim Wade entretient une ambiguïté qui affaiblit son camp et lasse le pays. Un parti ne survit pas longtemps à l’attente de son propre chef.
sidy.diop@lesoleil.sn

