Journaliste et essayiste sénégalais, ancien rédacteur en chef Afrique de TV5Monde, Ousmane Ndiaye est également enseignant à Sciences Po Paris, formateur en journalisme et en EMI (Éducation aux Médias et à l’Information). Il analyse depuis plusieurs années les transformations politiques du continent. Dans son premier essai, « L’Afrique contre la démocratie : mythes, déni et péril », il interroge la crise démocratique africaine, les discours sur le panafricanisme et les nouvelles formes de contestation de l’ordre politique. Il revient notamment sur la montée des régimes militaires, souvent qualifiés de « coups d’État en uniforme kaki », les lectures critiques de la démocratie libérale, les débats autour de la souveraineté africaine et les rapports complexes entre l’Afrique et les puissances étrangères.
Votre parcours de journaliste vous a conduit à observer les grandes mutations politiques du continent. Avec le recul, quels événements vous semblent avoir profondément redéfini le rapport des Africains à la démocratie ?
Il me semble que tout se joue dans ce que j’appelle le temps électoral. C’est souvent un moment de blessure entre le citoyen, le contrat social et le projet démocratique. La crise de confiance qui s’installe à cette période constitue l’un des principaux facteurs de la crise démocratique que connaît aujourd’hui l’Afrique.
Au fil des processus électoraux que j’ai couverts dans plusieurs pays du continent, j’ai été frappé par le fait que la question démocratique est réduite au seul moment des élections. Or, la démocratie ne se limite pas à une compétition pour le pouvoir. Les questions de participation citoyenne, d’inclusion, de contrôle des gouvernants, de représentation, d’éducation civique et d’appropriation des institutions sont reléguées au second plan. Cette conception restrictive nourrit la défiance d’une partie des Africains envers la démocratie dans ce que j’appelle les fictions démocratiques. Durant le temps électoral, on assiste souvent à une mise en scène où l’objectif n’est plus de garantir une véritable consultation populaire ni des choix libres, mais de donner l’apparence d’un exercice démocratique. Pendant près de vingt ans, c’est cette impression qui m’a marqué : nous nous sommes progressivement installés dans une fiction. Et parfois, cette fiction vole en éclats pour laisser réapparaître la réalité. L’un des événements majeurs de ces deux dernières décennies est, à mes yeux, l’apparition du terrorisme et du jihadisme armé. Ce phénomène a bouleversé les équilibres du continent et mis au jour des questions profondes que nous cherchions jusque-là à masquer. Il nous a contraints à regarder en face des réalités que nous ne pouvions plus ignorer. Un autre élément a profondément marqué mon parcours et constitue le point de départ de ce livre. Au début des années 2010, j’ai couvert ce qu’on a appelé, à tort selon moi, la révolution tunisienne, ainsi que les mouvements Y’en a marre au Sénégal, Balai citoyen au Burkina Faso et Lucha en Rd Congo. Ces mobilisations traduisaient une forte aspiration à davantage de démocratie. Dix ans plus tard, en revenant dans ces mêmes espaces, j’ai entendu des jeunes du même âge me dire : « Nous ne rêvons plus de démocratie ». Cette évolution m’a profondément interpellé. J’ai voulu comprendre ce que signifiait ce rejet. L’idée de ce livre est née de cette interrogation. Derrière ces discours, il ne s’agissait pas seulement de prises de position contre tel ou tel acteur politique. Il y avait un malaise plus profond qu’il fallait écouter et analyser. C’est à partir de cette parole que j’ai cherché à remonter jusqu’au cœur du problème.
Le titre de votre essai est volontairement provocateur. Que cherchiez-vous à susciter chez le lecteur en affirmant « L’Afrique contre la démocratie » ? Même si, à la lecture, on constate qu’il s’agit davantage d’un procédé d’écriture que de votre véritable thèse. Que voulez-vous exprimer ?
Le titre est trompeur, parce qu’en réalité, dans le livre, je ne dis pas que l’Afrique est contre la démocratie. Je soutiens même l’inverse : les sources de la démocratie sont aussi africaines et il existe une véritable historicité de la démocratie en Afrique. Si j’ai choisi ce titre, ce n’est pas par provocation, mais parce qu’il constitue le point de départ de ma réflexion. Le livre part d’un constat simple : aujourd’hui, une partie de l’Afrique conteste ouvertement la démocratie. Pour la première fois, une génération de dirigeants, souvent issus des armées, accède au pouvoir en affirmant qu’elle ne veut ni de la démocratie ni d’élections. Ce phénomène est inédit et mérite d’être interrogé. Le titre renvoie à cette réalité factuelle, à cette parole qui s’exprime aujourd’hui sur le continent.
Mon objectif est de comprendre cette contestation et d’en proposer une déconstruction : qu’est-ce qui relève du mythe ? Qu’est-ce qui relève du déni ? Qu’est-ce qui relève d’un véritable péril pour la démocratie ? En réalité, c’est le sous-titre qui porte la véritable thèse du livre. J’y défends l’idée que notre représentation de la démocratie est nourrie de nombreux mythes, souvent trompeurs, qui ne correspondent pas à la réalité historique. Ces mythes entretiennent une forme de déni et contribuent à installer un péril démocratique dans plusieurs pays africains, où les libertés reculent, où les partis politiques sont dissous où des opposants sont emprisonnés, enlevés ou tués, où des radios sont fermées, où des écrivains sont emprisonnés et où des journalistes sont pourchassés.
Vous remettez également en cause ce que vous appelez le « relativisme démocratique ». En quoi cette manière de penser constitue-t-elle, selon vous, un danger pour le continent ?
Dire que la démocratie ne serait pas faite pour les Africains, ou qu’elle ne constituerait pas un modèle adapté au continent, est une idée dangereuse. C’est une forme d’oubli de soi. On oublie que l’Afrique fait partie de l’histoire du monde et que, dans le long processus historique qui a conduit à ce que nous appelons aujourd’hui la démocratie, elle a joué un rôle majeur, parfois même pionnier. Il ne faut jamais oublier que, sur le temps long de l’histoire, à travers plusieurs formes d’organisation politique antérieures à la colonisation, l’Afrique a connu des pratiques démocratiques particulièrement avancées. Ce que j’essaie de montrer, c’est que la démocratie n’est pas étrangère à l’Afrique. Elle n’est ni une valeur exclusivement occidentale ni une invention dont l’Occident aurait le monopole. Dire que l’Afrique ne serait pas faite pour la démocratie ou que celle-ci constituerait une simple importation occidentale revient donc à nier notre propre histoire. J’ajoute un second élément. On ne peut pas proclamer aussi facilement l’échec de la démocratie en Afrique sans avoir véritablement expérimenté la démocratie. Depuis les indépendances, puis avec les conférences nationales, nous avons surtout connu des succédanés de démocratie, ce que j’appelle des fictions démocratiques. Jusqu’à présent, nous n’avons pas réellement construit des processus démocratiques. Nous avons plutôt assisté à des mécanismes de confiscation du pouvoir qui utilisent la démocratie comme prétexte. Des institutions ont été mises en place, mais elles servent souvent davantage à légitimer un pouvoir qu’à garantir une véritable souveraineté citoyenne. Nous avons construit des apparences démocratiques sans toujours en faire vivre les principes. C’est précisément cette confusion qui nourrit aujourd’hui la crise de confiance envers la démocratie sur le continent.
Quelles sont, selon vous, les principales contraintes historiques qui alimentent cette perception selon laquelle la démocratie est étrangère à l’Afrique ?
Je constate que l’histoire de l’Afrique est souvent réduite à sa rencontre avec la colonisation. Comme si notre histoire commençait avec l’arrivée des puissances coloniales. Pourtant, la période précoloniale est bien plus longue et a connu, à plusieurs moments, un véritable rayonnement. L’une des plus grandes réussites de la colonisation a été d’invisibiliser cette histoire antérieure à la rencontre avec l’Occident. Or, cette histoire recèle des ressources essentielles pour répondre aux questions de notre époque. C’est, selon moi, l’un des fondements du mythe selon lequel la démocratie serait étrangère à l’Afrique. Nos débats sur la démocratie s’appuient presque exclusivement sur des références extérieures, alors que, bien avant la colonisation, existaient déjà des formes d’organisation politique, des mécanismes de délibération, de consultation et de participation. La colonisation a interrompu ces dynamiques en imposant un modèle d’État uniforme. L’un des points centraux de ma thèse consiste justement à remettre en cause l’idée selon laquelle la colonisation aurait apporté la démocratie en Afrique au motif que les élections ont commencé sous l’administration coloniale. Pour moi, c’est exactement l’inverse. La colonisation a interrompu des processus démocratiques déjà existants, car elle était, par nature, un système antidémocratique. Elle reposait sur la négation de la citoyenneté. Au Sénégal, par exemple, même si des élections existaient dans les Quatre Communes, l’immense majorité de la population demeurait composée de sujets et non de citoyens. Les élections organisées pendant la période coloniale n’avaient pas pour finalité de construire la démocratie ; elles servaient avant tout à maintenir l’ordre colonial. C’est pourquoi je ne pense pas que nos États démocratiques soient simplement calqués sur les modèles occidentaux. Ils sont surtout héritiers de l’État colonial, un État d’exception dont la vocation était de préserver un système de domination. À l’indépendance, nous n’avons pas déconstruit cet héritage. Nous avons tenté de bâtir des démocraties sur des institutions conçues à l’origine pour administrer des sujets plutôt que pour servir des citoyens. À l’époque coloniale, lorsqu’un citoyen saisissait un tribunal, la priorité n’était pas de lui rendre justice, mais de préserver l’ordre colonial. C’est comparable à l’Afrique du Sud sous l’apartheid : il pouvait y avoir des élections, mais cela ne faisait pas pour autant de ce régime une démocratie. Nous devons donc déconstruire cet héritage institutionnel pour reconstruire un véritable État démocratique. L’une des grandes faiblesses de nos indépendances est de ne pas avoir suffisamment interrogé les structures héritées de la colonisation. Nous avons conservé des institutions qui n’avaient jamais été pensées pour placer le citoyen au centre de l’action publique. Cette culture administrative est encore perceptible aujourd’hui. Dans bien des cas, le citoyen continue d’être traité comme un administré plutôt que comme le véritable détenteur de la souveraineté. Or, dans une démocratie, c’est le citoyen qui est au cœur de l’État et de l’administration. Cela étant, il faut aussi éviter un autre écueil : idéaliser l’Afrique précoloniale. Je ne prétends pas qu’elle était parfaitement démocratique. Aucune société ne l’a jamais été. Dans toutes les civilisations ont coexisté des périodes de liberté et des périodes de tyrannie. Au Sénégal, par exemple, la révolte de la République lébou contre le Damel du Cayor montre bien que des formes de résistance à l’arbitraire existaient déjà. C’est pourquoi je parle de formes démocratiques plutôt que de démocratie au sens contemporain. Ces sociétés possédaient des principes de délibération, de consultation, de participation et parfois de désignation des dirigeants qui rejoignent ce que nous appelons aujourd’hui les valeurs démocratiques. Il ne faut donc pas fétichiser le mot « démocratie ». Ce qui importe, ce sont les réalités qu’il recouvre. Une autre impasse réside dans le fait que, parce que le terme est d’origine occidentale, certains rejettent tout ce qu’il désigne. Pourtant, les principes démocratiques ont existé dans de nombreuses civilisations. Les sciences sociales portent également une part de responsabilité. Pendant longtemps, lorsqu’on racontait l’histoire de la démocratie, on racontait essentiellement celle de l’Occident. On insistait sur les origines grecques en oubliant les autres traditions démocratiques du monde. Aujourd’hui, ces certitudes sont remises en cause. Des chercheurs, comme Amartya Sen, ont montré que la liberté n’est pas une invention occidentale. De la même manière, les travaux en cours sur l’Histoire générale de l’Afrique mettent en lumière des formes anciennes de délibération et d’organisation politique sur le continent. Je crois que l’une des grandes batailles à venir sera celle de l’histoire et du récit. Il est nécessaire de déconstruire la confiscation occidentale du récit sur la démocratie et de réinscrire l’Afrique dans cette histoire, à partir de ses propres expériences et de ses propres trajectoires, sans tomber ni dans l’angélisme ni dans l’essentialisme. C’est à cette condition que nous pourrons nous réapproprier notre histoire dans toute sa complexité.
Vous évoquez également le mythe du sauveur. Pourquoi cette figure continue-t-elle de séduire une partie des opinions publiques africaines ?
Je pense que cette figure est d’abord le reflet d’une forme de désespoir. Elle traduit la déception suscitée par des élites qui ont échoué et par des transitions démocratiques dont les promesses ont souvent débouché sur des lendemains de trahison. Dans ce contexte s’est installé le mythe de l’homme providentiel, souvent incarné par un militaire, qui viendrait, à lui seul, sauver ou libérer l’Afrique. Or, je ne crois pas à cette idée. Jusqu’à présent, l’histoire ne nous en a donné aucun exemple convaincant. Les transformations profondes naissent toujours de dynamiques collectives, bien plus complexes que l’action d’un seul individu, même lorsqu’elles sont portées par une personnalité forte. Cette croyance est aussi une manière de se décharger de sa propre responsabilité. Il est plus confortable d’attendre qu’un homme règle tous les problèmes que de reconnaître que chacun d’entre nous a une part de responsabilité dans la construction de la démocratie. La démocratie ne peut exister sans citoyens. Il faut donc construire la citoyenneté, former des citoyens conscients de leurs droits et de leurs devoirs, capables de participer à la vie publique et de s’approprier les institutions. On ne bâtit pas une démocratie uniquement par le sommet. Les institutions, les lois et les constitutions sont indispensables, mais elles ne suffisent pas. Il faut également une démocratie par le bas, fondée sur l’éducation, l’engagement citoyen, la connaissance des règles démocratiques et la participation de tous. C’est précisément là que réside, selon moi, l’une de nos principales faiblesses. Nous avons beaucoup investi dans la construction des institutions, mais beaucoup moins dans la formation des citoyens. Nous avons privilégié la démocratie par le haut sans construire suffisamment la démocratie par le bas. L’exemple des partis politiques est révélateur. Je suis frappé par le faible investissement qu’ils consacrent à la formation de leurs militants. Pourtant, cette formation devrait être une priorité, car elle participe directement à la fabrication de citoyens engagés et responsables. C’est d’ailleurs l’une des pistes que je développe dans le livre. Nous devons sortir de cette logique qui consiste à croire que la démocratie se résume aux institutions, aux textes, aux codes électoraux ou aux organes de contrôle. Ces éléments sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas. La situation africaine rend cette exigence encore plus importante. Dans beaucoup de pays, les constitutions sont rédigées en français alors qu’une part importante de la population ne maîtrise pas cette langue. Si les citoyens ne comprennent pas les textes qui organisent leur vie politique, ils ne peuvent pas pleinement exercer leurs droits ni participer à la vie démocratique. C’est pourquoi j’insiste sur ce que j’appelle la fabrique de la citoyenneté. À mes yeux, elle constitue le véritable angle mort de la construction démocratique en Afrique au cours des dernières décennies.
Dans ce cas, parle-t-on d’une crise de la démocratie ou d’une crise de la culture démocratique ?
Je me méfie de l’expression « culture démocratique ». À mes yeux, il ne s’agit pas d’une crise culturelle. Ce que nous vivons, en Afrique comme ailleurs, c’est avant tout un essoufflement de la démocratie dans ses modalités de mise en œuvre. Progressivement, des élites, des groupes d’intérêts et des lobbys se sont approprié les mécanismes démocratiques. Il faut aussi rappeler que la démocratie n’a jamais eu pour vocation d’être un système parfait. Beaucoup lui reprochent de ne pas avoir apporté le développement. Mais ce n’est pas son rôle. On assigne souvent à la démocratie des objectifs qu’elle ne peut pas atteindre. C’est un peu comme l’école. Si les parents renoncent à toute responsabilité éducative, ils ne peuvent pas attendre de l’école qu’elle forme, à elle seule, un citoyen accompli. La démocratie fonctionne de la même manière. Elle ne produit pas directement le développement ; elle crée les conditions qui permettent aux différents projets de société d’entrer en compétition. L’opposition que l’on établit souvent entre démocratie et développement me paraît donc erronée. La démocratie ne garantit pas automatiquement le développement économique ou social. En revanche, elle permet à chacun de proposer sa vision, son projet pour le pays, puis d’organiser une compétition équitable afin que les citoyens choisissent celui qu’ils jugent le meilleur. Au Sénégal, nous sommes près de dix-huit millions d’habitants. Chacun peut penser détenir la meilleure solution pour développer le pays. Il est évidemment impossible de mettre en œuvre dix-huit millions de projets. La démocratie consiste précisément à organiser cette confrontation des idées dans un cadre libre et transparent afin que la majorité choisisse une orientation. Cela ne signifie pas que le projet retenu sera forcément le meilleur ni qu’il réussira. La démocratie n’a pas pour mission de garantir que les gouvernants auront toujours raison. Elle garantit surtout que chacun puisse participer aux choix collectifs, exercer ses droits, assumer ses devoirs et, surtout, sanctionner démocratiquement les échecs lorsque les promesses ne sont pas tenues. Je crois qu’il existe en Afrique dans le rejet de la démocratie une profonde incompréhension de ce qu’est réellement la démocratie. On lui attribue des responsabilités qui relèvent, en réalité, des projets politiques, de la qualité de la gouvernance ou de la vision des dirigeants. La démocratie n’est pas une politique publique ni un programme de développement ; elle est le cadre qui permet à une société de choisir librement les projets qu’elle souhaite mettre en œuvre et d’en demander des comptes à ceux qui les portent.
Vous critiquez ce que vous appelez le discours panafricaniste. En quoi, selon vous, ce discours est-il devenu contradictoire avec la démocratie, voire avec le panafricanisme lui-même ?
Ce que j’essaie de montrer, c’est qu’à travers une entreprise de récupération caricaturale et contestable, un certain nombre d’influenceurs, de leaders d’opinion, parfois d’intellectuels et journalistes expliquent aujourd’hui que le panafricanisme serait incompatible avec la démocratie. C’est, à mes yeux, un profond contresens historique. Les conditions mêmes de la naissance du panafricanisme, notamment au sein de la diaspora africaine, étaient liées à une aspiration à la liberté, à la dignité et aux droits civiques. L’histoire du mouvement panafricaniste est d’abord celle d’une lutte pour l’égalité des droits et la reconnaissance de la dignité humaine. En ce sens, le panafricanisme est profondément un humanisme et il est naturellement compatible avec les principes démocratiques. Aujourd’hui, à force de caricaturer le panafricanisme, de le vider de son sens historique et de le réduire à des slogans, à des lives sur les réseaux sociaux ou à des posts sur les plateformes numériques, on est arrivé à une situation paradoxale. Les figures les plus visibles du panafricanisme se retrouvent parfois au service de régimes autoritaires. C’est cette contradiction que j’essaie de déconstruire. La véritable question est de comprendre comment une pensée aussi puissante, fondée sur un idéal humaniste, a pu être captée par des entrepreneurs d’opinion, des influenceurs ou des courants essentialistes qui en ont profondément transformé le sens. À cela s’ajoute une forme de mythification du panafricanisme. On lui attribue la capacité de résoudre, à lui seul, tous les problèmes du continent. Pourtant, lorsqu’on examine les différentes tentatives de mise en œuvre du projet panafricaniste, leur bilan reste largement mitigé. Beaucoup ont échoué, notamment parce qu’elles n’ont pas su articuler le panafricanisme avec les exigences démocratiques. Je prends notamment l’exemple de Kwame Nkrumah. Son projet reposait sur une véritable vision panafricaniste, mais il s’est progressivement accompagné d’un exercice autoritaire du pouvoir, largement documenté par les historiens. Nous n’avons jamais vraiment dressé le bilan de ces premières expériences afin d’en comprendre les limites. Le résultat est que nous reproduisons aujourd’hui les mêmes impasses, en associant le panafricanisme à des régimes qui remettent en cause la démocratie, la citoyenneté, les libertés publiques et la liberté d’expression. Or, ce n’est pas cela, le panafricanisme. Le panafricanisme est au contraire inséparable de la liberté d’expression, du pluralisme, des droits civiques et des droits politiques. Je crois qu’il est temps de sortir le panafricanisme des pièges identitaires dans lesquels il est enfermé, ainsi que de cette opposition systématique à l’Occident. Le panafricanisme dépasse cette logique.
Vous revenez dans votre livre sur le mythe de La Baule et des conférences nationales. Pourquoi avoir voulu montrer cet effacement de la démocratie africaine avant ces événements ?
Parce que j’ai beaucoup lu et beaucoup entendu cette phrase selon laquelle La Baule aurait apporté la démocratie en Afrique. Cela m’a interpellé, parce qu’en regardant la chronologie des faits, on se rend compte que les luttes démocratiques avaient commencé bien avant ce discours. Certaines conférences nationales, notamment celle du Bénin, étaient déjà engagées avant La Baule. Le discours de François Mitterrand relève davantage d’une forme de réappropriation politique que d’une véritable naissance de la démocratie africaine. Je pense qu’à force de répéter certaines idées, elles finissent par être considérées comme des évidences. Mais lorsqu’on mène un travail historique rigoureux, on découvre que cette idée selon laquelle La Baule aurait déclenché les démocraties africaines est un mythe. Au contraire, après La Baule, les politiques menées par Mitterrand ont souvent contribué à freiner les luttes démocratiques des populations. La Baule n’a pas sonné le début des démocraties africaines, mais plutôt le début de ce que j’appelle les « fictions démocratiques ». Certains régimes sont passés du parti unique au multipartisme sans véritable changement dans les mécanismes de conservation du pouvoir. Le cas du Togo est révélateur, malgré les transitions annoncées et les conférences nationales, la famille Eyadéma est restée au pouvoir. On retrouve aussi cette continuité au Congo-Brazzaville. Il était donc important de remettre certaines réalités historiques au centre du débat.
Vous parlez également du « péril kaki ». Pourquoi remettez-vous en cause l’idée d’une opposition entre pouvoir civil et pouvoir militaire ?
L’un des grands mythes actuels consiste à dire que les militaires seraient différents des civils et qu’ils pourraient venir sauver les États africains, notamment sahéliens, après les échecs des régimes civils. Or, lorsqu’on observe l’histoire politique du continent, on constate qu’il est difficile de séparer les militaires du politique. Les tentatives d’appropriation ou de confiscation du pouvoir ont souvent été rendues possibles grâce au soutien des forces armées. L’armée a été l’instrument de ces prises de pouvoir. Vouloir présenter les militaires comme des acteurs extérieurs à la vie politique relève donc d’une réécriture de l’histoire. Dans plusieurs pays africains, les militaires ont été au pouvoir aussi longtemps, voire plus longtemps, que les civils. Le discours consistant à dire que les civils ont échoué et qu’il faudrait simplement essayer les militaires ne résiste donc pas à l’épreuve des faits.
Dans votre analyse du Mali, vous montrez justement que les dynamiques ayant conduit au coup d’État ne sont pas uniquement militaires…
Exactement. Les coups d’État récents ne peuvent pas être compris uniquement comme des phénomènes militaires. Ils interviennent souvent dans un contexte de contestation civile préalable. Au Mali, par exemple, Assimi Goïta arrive au pouvoir sans tirer une seule balle, parce qu’il existe déjà un mouvement de contestation porté par des acteurs civils, notamment le M5-Rfp, des syndicats et des figures de la société civile. Le mouvement militaire vient donc s’inscrire dans une dynamique qui avait commencé dans l’espace civil. C’est pour cela que je considère que le clivage entre civils et militaires est un faux clivage. Les militaires peuvent l’utiliser comme un argument de légitimation pour rester au pouvoir, mais cette justification ne tient pas lorsqu’on analyse les faits.
Face à cette crise démocratique, quels sont alors les leviers pour reconstruire la démocratie ?
Je pense qu’il faut reconstruire à partir de ce que nous sommes. C’est fondamental. Il faut réfléchir à partir de nos propres expériences historiques et de nos organisations sociales. Je cite notamment les travaux du Pr Hady Ba sur la société des « Nawlé » qui proposent de repenser le contrat social à partir d’une éthique fondée sur la responsabilité collective. Cette réflexion est intéressante parce qu’elle rejoint des principes fondamentaux de la démocratie, à savoir le partage de l’espace public, les droits et les devoirs envers les autres. Il ne s’agit pas de construire une démocratie adaptée aux valeurs africaines, parce que la démocratie fait déjà partie des valeurs africaines. Il faut plutôt réintégrer notre histoire longue dans la manière dont nous pensons nos institutions.
Propos recueillis par Amadou KÉBÉ et Mbacké BÂ (photos)

