L’annonce présidentielle du 31 décembre 2026 relative à une réforme parlementaire de la Constitution a ravivé un débat légitime et nécessaire sur la nature, le rythme et la méthode des réformes institutionnelles au Sénégal. Ce débat, nourri par plusieurs contributions récentes, appelle cependant à être replacé dans un cadre plus large, à la fois historique, politique et méthodologique, si l’on veut éviter les écueils d’une réflexion fragmentée ou strictement conjoncturelle.
La question centrale n’est pas tant de savoir s’il faut réformer, ni même quelles institutions réformer en priorité, mais selon quelle logique d’ensemble, à partir de quels référentiels partagés et dans quelle perspective démocratique de long terme.
Toute réforme institutionnelle de rupture suppose, dès l’origine, l’affirmation d’une vision structurante, autrement dit d’une théorie du changement explicite, assumée et lisible. Fixer ainsi le cap du changement projeté dès le début n’est ni un artifice politique ni un exercice de communication. Il s’agit d’une condition stratégique essentielle pour orienter durablement l’action publique, aligner les institutions, mobiliser les acteurs politiques et sociaux, et créer un horizon commun de transformation. Notamment en clarifiant les valeurs, principes et finalités qui guident la transformation. Sans cette vision d’ensemble, les réformes risquent de s’accumuler sans cohérence, de se juxtaposer sans se renforcer mutuellement, et de produire plus de confusion que de rupture. Cette exigence a été développée dans l’article Pour une théorie du changement, qui souligne à la fois la nécessité de fixer un cap dès le départ et l’impossibilité de substituer à une approche globale une succession d’interventions sectorielles isolées
https://www.seneplus.com/article/pour-une-theorie-du-changement.
Cette approche systémique est particulièrement importante dans le domaine de la justice, où une simple réforme technique ne peut suffire à rompre avec des héritages institutionnels qui concourent à affaiblir la séparation des pouvoirs et l’indépendance judiciaire. L’article Décoloniser la justice analyse ces enjeux en profondeur, en montrant que la transformation de ce secteur exige non seulement une réforme juridique, mais une redéfinition des rapports entre pouvoirs et acteurs, dans une logique de démocratie effective et participative
https://www.seneplus.com/article/decoloniser-la-justice-0.
C’est précisément pour répondre à cette exigence de cohérence que les Assises nationales et la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI) ont été conçues. Ces deux processus, longs, inclusifs et exigeants, ont permis de produire un socle de diagnostics partagés, de principes structurants et de recommandations consensuelles sur la refondation de l’État, la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, le rôle du Parlement, la participation citoyenne et l’équilibre institutionnel. Ce travail ne relevait ni de l’improvisation ni de la contingence politique. Il constituait, et constitue toujours, une architecture de référence pour toute ambition crédible de rupture institutionnelle.
À ce socle s’ajoute le Pacte national de bonne gouvernance démocratique, signé par l’actuel président de la République quand il était candidat à la présidentielle de 2024, qui a explicitement repris ces référentiels comme base d’engagement politique. Ce Pacte n’est ni accessoire ni symbolique. Il constitue un contrat politique et moral, invoqué à de nombreuses reprises comme fondement de l’ambition réformatrice du pouvoir en place. À ce titre, il demeure pleinement en vigueur et engage toujours ses signataires, indépendamment des séquences politiques ultérieures.
Dans ce contexte, les Assises de la justice et le dialogue politique organisés en 2025, quels que soient l’intérêt de certains échanges qu’ils ont pu susciter, ne peuvent ni sur le fond ni sur la forme se substituer aux Assises nationales, à la CNRI et au Pacte. Leur périmètre limité, leur temporalité contrainte et leur caractère sectoriel ne leur permettent pas d’offrir le même niveau de profondeur analytique, de légitimité démocratique ou de consensus national. Ils ne sauraient surtout invalider ou reléguer des cadres de référence construits collectivement sur plusieurs années et auxquels le pouvoir lui-même a explicitement souscrit.
Le risque, en prétendant faire de ces exercices sectoriels de nouveaux points de départ, est double. D’une part, celui de brouiller les repères collectifs en donnant l’impression que les règles du jeu peuvent être redéfinies en permanence au gré des conjonctures politiques. D’autre part, celui d’affaiblir durablement la confiance entre les institutions, les acteurs de la société civile et les citoyens, en banalisant la remise en cause de consensus pourtant solidement établis.
Certains arguments ont cherché à déplacer le débat vers la question de la légitimité politique du pouvoir issu des urnes, comme si l’analyse critique des méthodes et des référentiels de réforme revenait à contester cette légitimité. Une telle lecture est erronée. La légitimité électorale du pouvoir en place n’est nullement remise en cause. Elle est pleinement reconnue. Le débat porte ailleurs, sur la coexistence et l’articulation de plusieurs formes de légitimité dans une démocratie moderne. La légitimité politique, issue du suffrage, n’annule ni ne disqualifie la légitimité sociale, civique et intellectuelle portée par la société civile organisée, par les acteurs engagés dans les processus délibératifs et par ceux qui ont contribué à l’élaboration de référentiels collectifs comme les Assises nationales, la CNRI et le Pacte. Cette distinction est analysée dans l’article De la légitimité de la société civile face aux élus, qui rappelle que la démocratie ne saurait se réduire à l’acte électoral et que la participation citoyenne constitue une composante essentielle de la légitimité démocratique
https://www.seneplus.com/article/de-la-legitimite-de-la-societe-civile-face-aux-elus.
Cette reconnaissance mutuelle des légitimités n’implique ni une posture de confrontation ni un refus d’avancer. Au contraire, c’est précisément parce que les Assises nationales, la CNRI et le Pacte restent pleinement pertinents qu’ils doivent être mobilisés comme leviers pour aller de l’avant, y compris dans une perspective de réformes institutionnelles à minima. Des réformes ciblées, réalistes et progressives peuvent et doivent être engagées, à condition qu’elles s’inscrivent clairement dans la continuité de ces référentiels et qu’elles contribuent à renforcer, et non à affaiblir, la démocratie participative.
L’enjeu n’est donc pas d’inventer sans cesse de nouveaux cadres, mais de créer les conditions politiques, institutionnelles et citoyennes permettant une appropriation effective des consensus existants. Cela suppose des processus inclusifs, transparents et intelligibles pour les citoyens, capables de relier les réformes institutionnelles aux préoccupations concrètes de la société. Car en matière de formulation de réforme consensuelle, le processus est aussi important que le produit. En effet, c’est bien le premier qui détermine à travers la qualité et l’inclusivité du dialogue, l’adhésion et l’engagement de toutes les parties prenantes dans les réformes. La démocratie participative, pas plus que la rupture, ne se décrète. Elle se construit par la reconnaissance des engagements pris, par la fidélité aux cadres collectivement élaborés, et par la capacité à transformer ces cadres en actions publiques cohérentes et lisibles.
C’est à cette condition que le débat actuel sur les réformes institutionnelles pourra dépasser les oppositions de circonstance et contribuer réellement à la refondation démocratique attendue.
René Lake
Saly, le 8 janvier 2026


