Le 20 décembre 2001, Léopold Sédar Senghor s’est éteint. Avec lui disparaissait une voix qui parlait à la fois à l’Afrique, à la France et au monde. Un poète qui gouvernait avec des métaphores, un Président qui pensait en vers, un Africain qui n’a jamais cessé de dialoguer avec l’universel. Senghor fut un homme de passerelles, bâtisseur de ponts là où d’autres dressaient des murs. Pourtant, derrière l’image du sage bâtisseur de liens, son parcours politique fut traversé de tensions, de ruptures et de silences imposés, notamment dans son rapport à l’opposition. Engagé en politique dès 1946, Senghor entre dans l’arène avec la fougue d’un intellectuel qui refuse la centralisation parisienne de la Sfio. Il s’oppose à Lamine Guèye, qu’il accuse de complaisance envers la métropole, et fonde, en 1948, le Bloc démocratique sénégalais (Bds).
Le succès est rapide, porté par des alliances solides avec les confréries musulmanes et un discours qui promet une émancipation progressive. Face à lui, une opposition marxiste émerge dans les milieux urbain et universitaire. Elle est minoritaire, mais bruyante, incarnée par Majhemout Diop et Khalilou Sall, fondateurs du Parti africain de l’indépendance (Pai). Leur appel à la transformation socialiste et à une rupture nette avec le système colonial heurte Senghor qui y voit une menace pour l’équilibre fragile du pays. En 1963, le Pai est interdit.
L’indépendance acquise, Senghor gouverne un pays jeune, inquiet et traversé de contradictions. La crise de décembre 1962, avec Mamadou Dia, marque un tournant. Accusé de tentative de coup d’État, Dia est condamné à la prison à vie. Le pouvoir se concentre alors entre les mains du Président, renforcé par la Constitution de 1963. Le pluralisme recule, les partis d’opposition sont dissous et l’argument de l’unité nationale sert de justification à un système de fait dominé par un parti unique. Senghor accuse régulièrement ses adversaires d’être manipulés par l’étranger, marginalisant ainsi toute contestation. Les années 60 révèlent pourtant les limites de ce modèle. Les difficultés économiques, la crise agricole, la croissance démographique et l’essoufflement des rentes fragilisent l’État.
En mai 1968, la contestation étudiante, puis syndicale, éclate avec une force inédite. L’état d’urgence est décrété, les arrestations se multiplient, les universités ferment. La répression, brutale, fissure l’image d’un pouvoir éclairé. L’affaire Blondin Diop, mort en détention dans des circonstances obscures, cristallise les doutes et alimente une défiance durable. Senghor, lucide, comprend alors que la stabilité ne peut reposer éternellement sur la contrainte. Progressivement, il esquisse une ouverture contrôlée, un pluralisme encadré, cherchant à canaliser l’opposition plutôt qu’à l’effacer. Cette évolution tardive n’efface pas les zones d’ombre, mais elle éclaire la complexité de l’homme. Senghor n’a jamais été un démocrate simple ni un autocrate caricatural. Il fut un dirigeant pris entre la peur du chaos et la foi dans la raison, entre l’exigence de l’ordre et le désir de liberté. Sa trajectoire politique, faite de grandeur et de contradictions, rappelle que l’histoire d’un pays ne se lit jamais à voix basse.
Elle se dit dans les tensions, les choix difficiles et les héritages ambigus qu’il laisse à ceux qui viennent après. Poète jusqu’au bout, il savait cependant que la politique passe, mais que les mots demeurent. Senghor laisse une œuvre, un État et une méthode. Penser large, agir avec mesure, croire en l’homme. Il n’a pas seulement gouverné un pays, il a proposé une manière d’habiter le monde. Aujourd’hui encore, sa voix continue de rappeler que la dignité n’est pas négociable et que la fraternité n’est jamais naïve. Elle est un combat patient, mené avec des idées, des images et une foi tranquille dans l’avenir.
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