La consommation de bouillie à base de mil ou de maïs est devenue une scène quotidienne dans les rues de la capitale sénégalaise. Vendue généralement à 100 FCfa la portion, cette préparation très souvent servie chaude dans des sachets en plastique transparents, un emballage considéré comme étant à haut risque pour la santé des consommateurs.
Foulard noir bien serré autour de la tête, jogging noir et blanc, Khadidjatou Diallo, la trentaine, teint clair, taille fine, mère de trois enfants, exécute des gestes rapides et mécaniques. Elle prélève de la bouillie à base du maïs dans un seau à l’aide d’une grande louche en inox, la verse dans un pot en plastique, ajoute une demi-louche, puis transvase le tout dans un sachet plastique. Elle enroule ensuite l’extrémité jusqu’à la rendre fine, fait un nœud et remet la bouillie au client.
Au rond-point de Keur Massar, sur l’axe Petit Mbao-Keur Mbaye Fall, il est 8 heures 42, lundi 5 janvier 2026. Sur une table, la commerçante aligne trois seaux de 25 litres. Le premier contient deux catégories de sachets : transparents sans lanière et bleus avec lanière. Le second conserve la bouillie de mil au chaud. Le troisième est à moitié rempli d’eau.
En moins de dix minutes, une dizaine de clients se présentent pour acheter leur petit-déjeuner : la bouillie chaude. Parmi eux, une dame âgée s’éloigne avec un seau de cinq kg presque plein. Une jeune femme, accompagnée de deux fillettes vêtues de robes roses identiques, attrape trois sachets de bouillie avant de s’éloigner prestement.
Un homme, cinquantenaire, demande d’abord si la vendeuse aura de la monnaie pour un billet de 10.000 FCfa pour acheter 3 sachets à 100 FCfa. Elle lui répond par l’affirmative. Il s’installe confortablement sur un banc derrière Khadidjatou Diallo, consomme une portion sur place et repart avec les deux autres, après avoir réclamé un sachet muni d’une lanière.
Un apprenti de bus, taquiné sur la quantité achetée (1.000 FCfa), précise que c’est pour ses «gars» et lui.
Interrogée sur son activité, Khadidjatou Diallo fait la moue, comme si elle n’était pas satisfaite de ses bénéfices. Pourtant, depuis 6 heures du matin, elle a déjà vendu trois seaux de bouillie. Les contenants vides sont empilés à droite de la table.
Répercussions sanitaires
Sur les dangers liés à l’utilisation des sachets plastiques pour la santé, la commerçante hausse les épaules et s’exprime dans un wolof approximatif : «Je suis illettrée en français et je n’y connais pas grand-chose. La majorité des clients sont des passants pressés. Seule une dizaine consomme sur place avec des pots de beurre. Je n’ai pas vraiment le choix». Sur les risques sanitaires, elle ignore tout.
M. Ba, elle aussi, vendeuse dans le même quartier, se veut prudente. Peu prolixe, elle ignore les répercussions sanitaires de la consommation de la bouillie dans les sachets plastiques.
Assis derrière elle, Alassane Sow, qui n’a rien perdu des échanges, commande une seconde portion de bouillie dans un pot de beurre. «J’en raffole. Vous avez vu, j’ai tout bu d’un trait, sans cuillère», déclare le client, satisfait.
Chaque matin, il vient de Thiaroye, fait une pause petit-déjeuner au croisement de Keur Massar, avant de se rendre à Sébikhotane et à Almadies 2 (Rufisque) où se trouve sa clientèle, pour écouler ses biscuits locaux.
Habitude alimentaire
Ibrahima Biaye, vendeur de béton, est un client fidèle de Khadidjatou Diallo. Lorsqu’il ne la trouve pas, il préfère se passer de la bouillie chaude. «La sienne est meilleure que celle des autres, souvent trop liquides», explique-t-il.
«Ce qu’elle vend a un meilleur goût et est plus consistant. En général, j’en achète pour 300 FCfa et cela me fait tenir jusqu’au déjeuner. Quand je bois, je transpire, ça me fait du bien. Elle est propre et j’accorde beaucoup d’importance à l’hygiène», apprécie-t-il.
Concernant l’utilisation des sachets plastiques, Ibrahima Biaye précise qu’il garde habituellement une carafe qu’il apporte dans laquelle on lui met l’aliment. «Mais aujourd’hui, par paresse, je suis venu sans. Depuis toujours, je me méfie des sachets plastiques», confie-t-il.
Vendeur dans une cantine de pharmacopée, Moustapha Diallo déplore cette attitude de consommer de la bouillie chaude dans des sachets plastiques. «On devrait exiger que les clients apportent leurs propres pots. Mais cela ne fonctionne que pour le voisinage. Le vrai problème, ce sont les passants», analyse-t-il.
Cet acteur de la communication qui préfère garder l’anonymat apprécie tout particulièrement ce mets qu’il consomme quotidiennement avant ses obligations professionnelles. Bien que sa bouillie lui soit souvent remise dans un emballage plastique alors qu’elle est encore brûlante, il reconnaît méconnaître les risques sanitaires liés à ce mode de consommation.
475 mégatonnes en 2022
Selon le rapport du Lancet countdown on health and plastics, publié en août 2025, la production mondiale de plastique est passée de moins de 2 en 1950 à 475 mégatonnes (Mt) en 2022 et pourrait atteindre 1.200 Mt d’ici 2060.
Cette croissance s’accompagne d’une accumulation massive de déchets : environs 8.000 Mt de plastiques qui polluent déjà la planète, tandis que moins de 10% sont recyclés.
Dès les années 1970, des cancers rares du foie ont été observés chez des travailleurs exposés au chlorure de vinyle, un gaz synthétique incolore, inflammable et toxique, principalement utilisé pour fabriquer le Polychlorure de vinyle (Pvc), un matériau omniprésent dans les tuyaux, emballages et matériaux de construction.
Depuis, de nombreuses études ont établi des liens entre la production de plastiques et des maladies graves : mortinaissances (ou mort-né), prématurité, asthme, leucémies, troubles hormonaux et cancers, renseigne le rapport.
Les communautés vivant à proximité des sites industriels figurent parmi les plus exposées.
Les enquêtes de biosurveillance révèlent aujourd’hui la présence quasi universelle de substances chimiques associées aux plastiques dans l’organisme humain, y compris chez les nouveau-nés et les femmes enceintes.
Des micro-plastiques et nano-plastiques ont été détectés dans le sang, le lait maternel, le placenta, les poumons, le cerveau et d’autres organes vitaux, indique le document du Lancet countdown on health and plastics.
Par Hadja Diaw GAYE

