Sur l’Île à Morphil, entre le fleuve Sénégal et son défluent le Doué, à quelques encablures de la Mauritanie, Walaldé est née de l’eau et vit au rythme de ses humeurs. Les fouilles archéologiques y ont révélé une occupation humaine vieille de plus de 2 00 ans, par des agropasteurs qui maîtrisaient déjà le fer, bien avant l’empire du Ghana puis celui du Mali. Le fleuve a nourri ces premiers habitants, il a porté leurs échanges, il a donné son nom au village et forgé la culture de ses pêcheurs. Aujourd’hui encore, il reste le premier des bienfaiteurs de Walaldé, et le plus redoutable de ses adversaires. Plongée dans un joyau du Fouta-Toro où chaque récit, chaque tradition et chaque inquiétude ramène à l’eau.
Longtemps, pour atteindre Walaldé, il fallait d’abord compter avec l’eau. Aujourd’hui, une route bitumée y mène sans détour, et le village se dévoile comme un trésor fièrement gardé autant qu’un carrefour incontournable. Dès l’entrée, l’ambiance change. Les rues sont animées, les habitants se regroupent par âge ou par affinités. Un tailleur qui vient d’ouvrir son atelier distille une musique dont le volume ferait grimacer les puristes. Les regards inquisiteurs se posent sur les inconnus venus fureter dans le train-train quotidien, puis, dès les premières salutations, cèdent la place à des sourires chaleureux. Sur l’avenue principale, des jeunes sont réunis autour d’un thé qui fume sur un petit fourneau, les uns sur des chaises, les autres sur une natte. Chez le chef de village, même atmosphère.
Au commencement était le fleuve
Comme dans presque toutes les maisons du Fouta, la cour est aménagée pour accueillir les visiteurs en son centre, sous un petit abri couvert. Des anciens y égrènent leurs souvenirs de jeunesse, et les éclats de rire, contagieux, naissent à la chaîne. Les yeux pétillent de cette joie simple de se retrouver entre gens qui se font du bien. Le chef de village, Mamadou Amadou Dieng, trône au milieu de ses notables comme un général entouré de ses lieutenants. Parmi eux, Saïdou Diop rappelle l’ancienneté du lieu : « D’après les fouilles réalisées par l’archéologue Alioune Dème, les gens habitaient ici entre 800 et 550 ans avant Jésus-Christ. L’utilisation du fer et sa transformation étaient déjà de mise. C’est un site vraiment ancien. » Autour de lui, Abdou Aziz Sall, Alassane Djibril Sall, Daré Komé et Amar Niang opinent du chef. Ce n’est pas un hasard si des hommes se sont fixés là il y a près de trois millénaires. Le fleuve leur offrait tout : l’eau, le poisson, les terres fertiles de la crue. Il leur ouvrait aussi le monde. Responsable du Laboratoire de Préhistoire Ibnou Diagne au département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop, le Professeur Alioune Dème a conduit à Walaldé, en 1999-2000, une campagne géo-archéologique déterminante dans le cadre de sa thèse. Ses deux sondages ont permis de reculer d’au moins six siècles la date d’occupation connue de la moyenne vallée du fleuve Sénégal, en révélant deux phases : la première entre 800 et 550 avant J.-C., la seconde entre 550 et 200 avant J.-C. Les premiers habitants maîtrisaient déjà l’usage du fer, sans qu’on sache s’ils le produisaient eux-mêmes ou l’obtenaient par échange. Leur cuivre, lui, venait d’Akjoujt, en Mauritanie. Leur poterie ressemble de façon frappante à celle de Boudhida, près de Nouakchott. Autant d’indices d’un réseau de contacts qui reliait la vallée au littoral sénégalo-mauritanien. Ses résultats, croisés avec ceux d’autres sites comme Diallowali, ont conduit le chercheur à une thèse majeure : contrairement à la tradition orale, qui situe l’origine des populations à l’est, le peuplement de la moyenne vallée se serait diffusé d’ouest en est, en remontant le fleuve. Une hypothèse qui renouvelle en profondeur la compréhension de l’émergence d’États comme le Tékrour. Le nom même du village porte la mémoire d’une eau à la fois vitale et menaçante. « Avant, on l’appelait « Yari doga », littéralement « tu bois, tu fuis », car il y avait énormément de bêtes féroces dans le fleuve et ses environs », raconte Alassane Djibril Sall.
« Tu bois, tu fuis »
On s’approchait de la rive pour se désaltérer, puis on détalait. « Ensuite, les gens ont commencé à dormir ici, et ont trouvé le nom de Walaldé, qui signifie « lieu où on peut dormir ». C’est de là qu’on tient le nom de notre village. » Entre ces deux noms tient toute l’histoire du lieu : le passage d’une eau qu’on redoute à une eau près de laquelle on ose enfin s’installer. Le chef de village confirme, et précise que les habitants vivent toujours de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche, trois activités que le fleuve rend possibles. Selon la tradition orale, rappelle Saïdou Diop, trois familles ont fondé Walaldé : les Sall, les Sarr et les Thiam. Le pouvoir traditionnel est venu plus tard, avec les Dieng. Assis en tailleur dans une posture altière qui rappelle la noblesse d’antan, le Farba raconte comment Weyndé Dieng s’est imposé. « D’après les récits transmis de génération en génération, les habitants de Walaldé avaient d’énormes difficultés dans leurs habitations, qui étaient dans des crevasses, et beaucoup ont perdu la vie à cause de maladies dont ils ne trouvaient pas de remède. Quand Weyndé Dieng est arrivé, il a aidé les gens à sortir de ces crevasses, à habiter dans des endroits plus appropriés et à soigner les malades. La chasse, la pêche et d’autres activités ont fleuri, et il s’est très vite imposé comme un guide dans cet endroit où il avait apporté l’esprit de communauté. » Saïdou Diop complète : « Il était très instruit. Selon les récits, il viendrait d’Égypte. Il a aidé à organiser le village, et ses descendants poursuivent son œuvre. » Weyndé Dieng n’a pourtant jamais porté le titre de Farba ; seuls ses descendants ont été intronisés. Le chef actuel, âgé de 86 ans, en est le 32e de l’époque moderne. Il détaille le rituel de succession : le plus ancien de la famille Dieng est pressenti, puis les huit familles de notables, sept à l’origine, se concertent pour juger si ses qualités humaines sont à la hauteur. Si c’est le cas, on lui pose le turban officiel lors d’un couronnement chez les Diop, puis il est conduit chez les Sall, où il demeure une semaine pour les festivités.
Le Farba, gardien d’un ordre séculaire
En cas de vacance du pouvoir, un membre de la famille Sall assure l’intérim, qui ne peut dépasser trois ans. « Il fut un temps où un intérimaire avait dépassé trois ans, et le village avait eu toutes les peines du monde à lui demander de rendre le pouvoir. Depuis, le délai est de rigueur », confie le Farba. Cette organisation a forgé la réputation du village bien au-delà du Fouta. « C’est un village historique, glisse Saïdou Diop, la fierté en bandoulière. Il y avait une organisation sociale remarquable, et des plans de guerre établis par de farouches guerriers. Le Farba a son « gouvernement », la gestion se fait en comité, le chef ne décide jamais seul. »
Il cite les figures issues de Walaldé : le syndicaliste Ibrahima Sarr, les députés Moussa Sow et Moussa Hamady Sarr, le ministre Amadou Niang, et en Mauritanie Dieng Boubou Farba, qui présida le Sénat. Sous la pleine lune, on raconte encore aux enfants les exploits de héros légendaires comme Hamet Birom Modi Komé, étudié par Diouldé Niaye Dieng dans Hamet Birom Modi Komé, Légende méditerranéenne ou mythe africain ?
Par Oumar Boubacar NDONGO (Textes) et Assane SOW (Photos)

