À Bantantinty, dans la commune de Néttéboulou, Abdoulaye Diao vit au rythme de la mare de Niani Nkoye depuis un quart de siècle. Héritier d’un savoir-faire transmis par son père, ce pêcheur traditionnel nourrit sa famille grâce aux ressources de cette étendue d’eau reliée au fleuve Gambie. Entre baisse des captures, présence d’hippopotames et changements du milieu naturel, il continue de jeter ses filets avec la même détermination.
TAMBACOUNDA – Le soleil est déjà au zénith lorsque Abdoulaye Diao franchit le seuil de sa concession à Bantantinty. À l’arrière de son vélo, une belle prise attire les regards : un gros poisson de mer d’environ seize kilogrammes, d’une longueur d’un mètre, accompagné de sept kilogrammes de petits poissons fraîchement pêchés dans la mare de Niani Nkoye. Son filet est posé sur son épaule, témoin d’une matinée de labeur. Sans perdre de temps, l’une de ses deux épouses récupère la pêche du jour et la dépose dans une bassine. Une partie servira à nourrir la famille, l’autre sera vendue au marché.
« Je vends une partie pour acheter les légumes du repas et le thé », confie le pêcheur. La pêche fait vivre son foyer composé de deux épouses et de dix enfants. Chaque jour, il parcourt près de cinq kilomètres pour rejoindre la mare. En saison des pluies, le trajet devient éprouvant. « Avec les pluies, les sentiers menant à la mare sont difficiles à parcourir. Je pédale jusqu’à un certain point, puis je gare mon vélo pour continuer à pied », explique-t-il. Depuis vingt-cinq ans, ses journées sont rythmées par les saisons, les variations du niveau de l’eau et les caprices de la nature.
Mais pour Abdoulaye Diao, la pêche est bien plus qu’un simple gagne-pain ; c’est un héritage familial. Dès son enfance, son père lui a transmis les secrets du métier, lui apprenant à lire les courants, à reconnaître les zones les plus poissonneuses et à choisir les périodes favorables selon les espèces. Un savoir patiemment acquis qui fait de lui un fin connaisseur de la mare de Niani Nkoye. Au bord de cette mare alimentée par un bras du fleuve Gambie, il relève chaque matin les filets installés la veille. Le pêcheur privilégie les techniques artisanales respectueuses de l’environnement, utilisant filets, nasses et lignes adaptés afin de préserver les juveniles pour assurer le renouvellement de la ressource. Selon lui, une bonne pêche dépend de la patience que de l’observation.
« Après les pluies, lorsque le niveau de l’eau commence à baisser, on aperçoit les poissons qui suivent le courant. J’installe mon filet pour leur barrer le passage. Ils y restent piégés », explique-t-il. Le pêcheur est aussi un témoin privilégié de l’évolution de cet écosystème. Il se souvient d’une époque où la mare était particulièrement généreuse. « Avant le bras de mer n’était pas bloqué. L’eau emportant les poissons qui se déversaient dans la mare. On pouvait capturer jusqu’à 70 kilogrammes en une seule journée. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. », dit-il. Si les captures ont diminué, leur valeur marchande a fortement augmenté. « Autrefois, je vendais le kilogramme à 300 FCfa. Aujourd’hui, il se négocie autour de 1.500 FCfa », précise-t-il.
Le pêcheur explique la baisse des captures par l’obstruction progressive du bras d’eau reliant le fleuve Gambie à la mare. Elle est également liée à la prolifération au fil des années du Mimosa pigra, réduisant la mare et compliquant les activités de pêche. À ces difficultés, s’ajoute un autre danger : la présence d’hippopotames dans la mare. Un risque qui dissuade de nombreux pêcheurs, mais Abdoulaye Diao dit être habitué. « Je cohabite avec l’animal et l’on finit par s’habituer à sa présence », lance-t-il avec un sourire. Il se rappelle sa première rencontre avec le mammifère. « J’étais en train d’attacher mon filet lorsque je l’ai senti derrière moi. En me retournant, j’ai vu sa tête sortir de l’eau. Il m’a poursuivi et j’ai couru jusqu’à la rive », raconte-t-il.
Le pêcheur reconnaît que son activité s’accompagne de pratiques mystiques destinées à le protéger des dangers. Malgré la diminution des ressources halieutiques, les effets du changement climatique et les nombreux risques du métier, Abdoulaye Diao refuse d’abandonner la pêche. Les revenus sont modestes, mais ils lui permettent d’assurer la subsistance de sa famille, de ravitailler le marché local en poisson frais. Au-delà de sa dimension économique, son travail revêt une portée sociale et culturelle. À travers son expérience, son savoir-faire et son attachement à la mare de Niani Nkoye, Abdoulaye Diao incarne la mémoire vivante d’une pêche traditionnelle qui continue de faire vivre des familles et de préserver un patrimoine étroitement lié au fleuve Gambie.
Boubacar Agna CAMARA (Correspondant)

