Appliquer la loi sans humilier. Être humain sans être laxiste. Dans l’espace public sénégalais, les forces de l’ordre avancent chaque jour sur une ligne fragile, presque invisible, coincées entre textes juridiques et injonctions sociales. À la moindre décision, elles s’exposent à la critique ; à la moindre indulgence, au drame. Cette chronique interroge cette zone grise où l’autorité n’est jamais pleinement comprise, mais toujours jugée. Sur nos routes, dans nos marchés, aux carrefours poussiéreux comme sous les feux tricolores de nos villes, les Forces de défense et de sécurité marchent sur une crête étroite.
Celle où l’autorité doit s’exercer sans brutalité, où la loi doit s’imposer sans humiliation. Faire respecter la règle sans froisser. Être ferme sans être perçu comme inhumain. Dans une société profondément attachée aux hiérarchies d’âge, aux usages et aux codes du respect, l’équation est redoutable. Ici, la loi ne se suffit jamais à elle-même. Elle est sans cesse filtrée par la tradition, interprétée à l’aune des rapports sociaux. L’appliquer devient un exercice d’équilibriste, un compromis permanent entre le droit écrit et la morale collective. Un matin, dans un vieux clando fatigué, j’ai assisté à une scène banale mais révélatrice. Le chauffeur, soixante-dix ans passés, silhouette frêle, visage buriné par les années, fut arrêté à l’entrée d’un péage. En face de lui, un jeune policier à peine trentenaire, posture droite, regard ferme, lui demanda ses pièces.
Le vieil homme sourit, presque attendri, et répondit qu’il n’avait que des attestations. Le visage du policier se durcit. Puis, comme mû par un réflexe culturel, le conducteur lança : — Tu as l’âge de mes petits-fils… gère ton grand-père. Un silence. Un soupir. Le policier détourna le regard et fit signe de passer. La loi venait de céder, non devant un argument juridique, mais sous le poids de l’âge et du symbole. Pourtant, objectivement, le véhicule aurait dû être immobilisé.
La règle aurait dû s’appliquer, froide et impersonnelle. Mais, s’il l’avait fait, le jeune agent aurait aussitôt été jugé : irrespectueux, arrogant, déconnecté des valeurs. Dans notre imaginaire collectif, on pardonne difficilement à celui qui applique la loi sans ménagement. Et pourtant, si ce même conducteur avait causé un accident mortel quelques kilomètres plus loin, ce même policier, au-delà même du conflit de conscience qui l’aurait habité, aurait été cloué au pilori.
On l’aurait accusé de laxisme, d’irresponsabilité, de complicité silencieuse. La société lui aurait reproché exactement l’inverse de ce qu’elle attendait quelques heures plus tôt. C’est là toute notre contradiction. Nous exigeons des forces de l’ordre qu’elles soient humaines quand cela nous arrange, mais inflexibles lorsque survient le drame.
Nous refusons de trancher collectivement entre émotion et règle, préférant faire porter à l’agent seul le poids de cette incohérence. Tant que nous n’assumerons pas que la loi peut être ferme sans être injuste, nos forces de l’ordre resteront exposées, coincées entre tradition et responsabilité. Et le véritable danger, au fond, n’est peut-être pas la fermeté de l’autorité, mais notre incapacité collective à en accepter les conséquences.


