La nuit, courir vers les urgences devient pour beaucoup un ultime espoir pour sauver leur vie et de prolonger leur présence sur Terre. Lorsque Dakar s’abandonne au sommeil et que le calme s’installe dans des rues presque désertes, le service d’accueil des urgences de l’hôpital Fann demeure en alerte permanente. Les patients y arrivent sans relâche, parfois entre la vie et la mort. Dans ce décor de tension continue, médecins et infirmiers tiennent bon malgré le sous-effectif et l’épuisement accumulé au fil des longues gardes. Ils affrontent sans répit deux adversaires redoutables : la fatigue et le sommeil. À l’hôpital Fann, chaque seconde compte.
22 h 12. Sur la grande avenue Cheikh Anta Diop, entre l’université qui porte le nom de cette figure emblématique du Sénégal et le Centre national de transfusion sanguine de Dakar se dresse le Centre Hospitalier Universitaire de Fann. En cette veille de fête, les routes sont presque désertes. Un vent frais et discret balaie l’avenue accentuant le calme inhabituel de la nuit. Quelques passants avancent d’un pas pressé vers l’hôpital, d’autres vers le campus social de l’université tandis que certainsmarchent sans but précis happés par le silence.
Juste à l’entrée, près de building administratif de l’hôpital, une petite ruelle mène devant les portes du service d’accueil des urgences. À l’intérieur de l’établissement, le pas pressé des infirmiers tranche avec la quiétude trompeuse des lieux. Elles vont et viennent, s’occupant des patients présents en cette soirée où l’affluence est inhabituellement faible. Dans la salled’attente, le silence est lourd, presque oppressant. Il n’est rompu que par le bourdonnement continu de la climatisation et le froissement discret des vêtements. Les regards vides ou fuyants trahissent l’angoisse des accompagnants. Certains se tiennent debout face aux murs aux couleurs gris et blanc dont la peinture écaillée semble dater de Mathusalem. De vieilles annonces y sont encore accrochées, jaunies par le temps. D’autres, affaissés sur les fauteuils, se sont emmitouflés dans leurs manteaux pour lutter contre le froid artificiel qui s’infiltre jusque dans les os. L’attente s’éternise, et avec elle, l’impatience.
L’arrivée qui glace les regards
Quelques patients consultent nerveusement leur montre, se lèvent, se rassoient, lancent des regards insistants vers le couloir menant au cabinet médical. Le besoin d’être pris en charge rapidement se lit dans chaque geste, dans chaque soupir.

L’attention des rares personnes présentes devant l’entréeest soudainement captée par les sons stridents et les lumières rouges et bleues des gyrophares d’une ambulance. Elle s’immobilise devant la porte des urgences. Une atmosphère lourde s’installe en cette nuit au temps maussade. Sur les visages de ces témoins de circonstance se lit l’inquiétude. Un brancardier et une infirmière se précipitent vers la porte arrière de l’ambulance. Ils sortent le malade, l’installent soigneusement sur le brancard et l’acheminent en toute vitesse vers le bâtiment pour une prise en charge rapide. Le patient s’appelle Serigne Ndiaye. Il a 42 ans. Son beau-père, Serigne Diop l’accompagne. Il explique qu’ils viennent de la SAMU où on leur a demandé de se rendre en urgence à Fann. « Serigne Ndiaye a un début d’AVC [accident vasculaire célébral NDLR] », leur a annoncé un médecin de la SAMU.
L’espoir au bout du couloir
Il précise que son beau-fils souffre de problèmes d’hypertension artérielle. Vétu d’une blouse bleue, stéthoscope autour du cou, Docteur Saliou Gueyel’a examiné, lui a prescrit des médicaments ainsi que des analyses et un scanner à faire. Désormais, la famille attend patiemment les résultats. « Il y a eu plus de peur que de mal, la situation de Serigne Ndiaye s’est améliorée mais il reste sous observation », nous assure le Docteur. Dans les couloirs froids des services d’urgences, l’odeur de l’alcool médical se mêle aux bips réguliers des moniteurs installés dans les salles de réanimation et de soins intensifs. Ici, tout rappelle que l’on n’est dans un lieu pas comme les autres. Dans ces allées tristes aux lumières blafardes, Alioune Niang musardait aux alentours. Il a tant bien que mal essayé de cacher sa peine mais cela se lisait facilement sur son visage. Il est venu de Diourbel pour accompagner sa sœur Fama Niang, 46 ans. Alioune explique que Fama a trois enfants. Elle souffre de crises d’épilepsie depuis la naissance de son fils aîné en 2000. « Les crises sont souvent sévères et durent entre deux et quatre minutes. À chaque fois, ça nous surprend. Elle s’absente pendant quelques minutes, mord sa langue et devient difficile à maîtriser », raconte-t-il. Fama suivait un traitement à l’hôpital régional de Diourbel mais aussi à Fatick où on lui administrait des calmants. Cependant, la crise du 24 décembre 2025 a été particulièrement violente. Les médicaments ne faisaient plus effet. Sa famille a alors décidé de l’emmener en urgence à l’hôpital Fann de Dakar pour une meilleure prise en charge. Depuis, Fama est hospitalisée à Fann où elle est suivie de près par les médecins. Son frère se dit rassuré : « Vers 18 heures, elle nous a levé le pouce depuis son lit ; une manière de nous dire que tout va mieux et qu’il n’y a plus lieu de s’inquiéter ».

Un « luxe » de se soigner au Sénégal
Dans la salle d’attente inhabituellement peu bondée, Bamba Thiam est assis sur un fauteuil dans un un coin, vêtu d’un tee-shirt gris foncé. Parfois, il posait ses mains sur sa tête. Ces yeux rougis par la fatigue. Il accompagne son ami Mbacké Ndiaye, victime d’une montée importante de la tension artérielle et passé tout près d’un AVC. D’une voix tremblante, Bamba raconte qu’ils viennent eux aussi de la SAMU qui leur a demandé de se rendre d’urgence à l’hôpital Fann. Paniqué, il se trompe même, déclarant en bégayant que « sa tension est descendue jusqu’à 18 », une valeur qui traduit une hypertension artérielle sévère et non une hypotension. {Pour un adulte en bonne santé, une tension normale se situe entre 11 et 13. À 18, le risque d’accident vasculaire cérébral est très élevé et nécessite une prise en charge immédiate NDLR].
Bamba revient sur le calvaire vécu par son ami. « Hier, lundi 29 décembre 2025, Mbacké rentrait du travail vers minuit lorsqu’il a fait un malaise en pleine route. Des passants lui sont venus en aide et l’ont raccompagné à son domicile », raconte-t-il. « Comme il ne vivait pas avec ses deux épouses, celles-ci ont tenté de le joindre toute la journée suivante, sans succès. Inquiète, l’une d’elles m’a alors contacté », poursuit Bamba. « J’ai essayé de l’appeler à plusieurs reprises, mais il ne répondait pas. J’ai ensuite joint l’un de ses colocataires, qui m’a assuré qu’il avait voyagé. Je me suis rendu sur son lieu de travail, mais les locaux étaient fermés », ajoute-t-il. « Finalement, quelqu’un est allé vérifier à son domicile et l’a retrouvé seul, dans un état très préoccupant », confie Bamba. Il poursuit en balbutiant « J’ai pris un taxi, je suis allé le chercher et je l’ai emmené à la SAMU. Après la consultation, on nous a demandé d’aller en urgence à l’hôpital Fann. » Une fois sur place, il a été rapidement pris en charge. Le médecin a prescrit des médicaments, des analyses et une radiographie à faire dans les plus brefs délais. « Tout a été fait sur place et nous attendons toujours les résultats. » Après les premiers soins, Mbacké apprend qu’il n’a finalement pas fait d’AVC, le scénario le plus redouté.
Un médecin, des dizaines de vies à sauver
Il patiente encore dans la salle d’attente, souffrant de légers vertiges et d’une migraine persistante dans l’attente des résultats définitifs annoncés dans une trentaine de minutes. Bamba reconnaît toutefois que se soigner au Sénégal devient de plus en plus un « luxe » car trop cher.

La nuit aux urgences de l’hôpital Fann est un combat permanent. Entre fatigue accumulée, stress intense et vigilance de tous les instants, médecins et infirmiers se battent pour sauver des vies dans des conditions souvent extrêmes. Vêtu d’une blouse bleu foncé aux reflets verdâtres, le docteur Saliou Gueye, de garde en cette soirée laisse transparaître l’épuisement. Derrière ses lunettes correctrices, ses yeux rougis trahissent de longues heures de veille. Un visage marqué à l’image de la pression constante qui pèse sur les équipes soignantes. Il est le seul médecin en poste ce soir. Le praticien tire la sonnette d’alarme sur le manque criant d’effectifs. « Il arrive qu’un seul médecin prenne en charge une dizaine de patients durant toute la nuit », confie-t-il. Une surcharge de travail qui augmente les risques d’erreurs médicales et met à rude épreuve la qualité des soins.
PORTRAIT
Major Fatou Cissé, le grade du devoir
Si trois adjectifs devaient résumer Fatou Cissé, ce seraient sans doute courageuse, rigoureuse et talentueuse. Courageuse, à deux titres. D’abord parce qu’elle s’est frayé un chemin à force de persévérance jusqu’aux plus hautes responsabilités infirmières ; ensuite parce qu’elle consent, depuis des années, à un sacrifice silencieux en quittant chaque nuit son foyer, son mari et ses deux enfants pour prendre les commandes des urgences de l’hôpital Fann.

Infirmière de profession, major par statut, elle exerce pourtant une autorité qui dépasse les galons administratifs. Dans l’effervescence des urgences, elle commande moins par la voix que par l’exemple. À la voir évoluer entre les équipes, on croirait observer un officier supérieur dirigeant une opération où chaque décision peut faire basculer un destin.
Une présence qui rassure
Derrière sa silhouette élancée et sa démarche assurée se dessine une femme dont les années de service n’ont en rien altéré la vigilance. Son regard, vif et attentif, semble balayer simultanément les couloirs, les salles d’observation et les visages de ses collaborateurs. Son maintien inspire naturellement le respect. Son sourire, plus rare que sa fermeté, n’en paraît que plus précieux lorsqu’il vient apaiser une inquiétude. Chez elle, l’autorité n’a rien d’ostentatoire. Elle émane d’une discipline intérieure, d’une exigence constante envers elle-même avant de l’être envers les autres.
Cette rigueur rappelle le personnage de Rivière dans Vol de nuit d’Antoine de Saint-Exupéry : inflexible sans être insensible, convaincue que la responsabilité commande parfois de faire passer le devoir avant le confort. À ses yeux, soigner ne relève pas d’une simple profession ; c’est une charge morale dont elle mesure chaque jour le poids. À cette discipline s’ajoute un talent forgé par l’expérience. Fatou Cissé possède un sens aigu de l’organisation, un instinct clinique affûté et une capacité remarquable à garder son sang-froid lorsque tout vacille autour d’elle.
Vingt-deux ans au service des autres
Bachelière en 1995, elle intègre en 2002 l’Institut Santé Service où elle suit trois années de formation pour devenir infirmière diplômée d’État. Elle débute sa carrière à l’hôpital Aristide Le Dantec, où elle passe sept années décisives. Elle rejoint ensuite l’hôpital Fann : une année au service de pneumologie, puis dix-sept ans en chirurgie thoracique et cardiovasculaire comme responsable de la division hospitalisation.
Depuis 2017, elle occupe les fonctions de surveillante générale du Service d’Accueil des Urgences. Le poste exige une vigilance permanente : coordonner les soins, encadrer les équipes, arbitrer les priorités et maintenir l’équilibre d’un service qui ne connaît ni pause ni répit. Les urgences vivent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Fatou Cissé en est la cadence.
La cheffe d’orchestre des urgences
Dans cet univers où chaque minute compte, rien n’est laissé au hasard. Du brancardier au médecin spécialiste, des infirmiers aux agents d’entretien, chacun trouve sa place dans l’organisation qu’elle orchestre avec précision. Elle connaît les forces de ses collaborateurs, leurs fragilités aussi. Elle sait qu’une prise en charge réussie repose autant sur un geste technique que sur la fluidité d’une équipe capable d’agir d’un seul mouvement.
Cette attention portée aux autres dépasse largement les murs de l’hôpital. « Elle m’a sauvé cette nuit-là » Une infirmière de son équipe garde en mémoire une nuit où tout semblait impossible. « J’étais en larmes. Mon service de nuit allait commencer et je n’avais personne pour garder mon enfant. J’avais peur d’être sanctionnée. Je suis allée voir Madame Cissé presque sans voix. Elle m’a écoutée jusqu’au bout. Elle n’a pas haussé le ton. Elle a pris son téléphone, réorganisé les plannings et trouvé une permutation. Cette nuit-là, elle n’a pas seulement résolu un problème d’organisation ; elle m’a permis d’être à la fois mère et infirmière. » Pour celles et ceux qui travaillent sous sa responsabilité, ce genre de geste n’a rien d’exceptionnel. « Elle cherche toujours une solution », glissent plusieurs membres de son équipe.
Les nuits du sacrifice
Après plus de deux décennies de carrière, les gardes nocturnes continuent d’imposer leur tribut. « Avec l’âge, je le ressens moins », dit-elle avec simplicité. Pourtant, les premières années furent éprouvantes. Quitter la maison lorsque les enfants s’endorment demeure une blessure intime. « Ça me fend le cœur de laisser mes enfants seuls à la maison, sans bonne. Mais j’ai l’obligation d’aller travailler la nuit. » Cette phrase résume à elle seule le paradoxe du soin. Sauver des vies suppose parfois de s’absenter des siens. Parmi les souvenirs les plus marquants figure la crise de 2023. Le pays traverse alors des journées de violences intenses. Les routes sont bloquées. Les transports cessent de circuler. Les blessés affluent. Les infirmiers présents pour une garde de douze heures en effectueront vingt-quatre. Personne ne peut les relever. Certains ne mangent pas. D’autres ignorent ce qui se passe chez eux. Trois infirmiers ont laissé leurs enfants seuls à la maison, sans possibilité de rentrer.
Pourtant, aucun ne quitte son poste. Pendant ces longues heures, les urgences de Fann tiennent grâce à celles et ceux qui refusent d’abandonner les patients, malgré l’épuisement, malgré l’angoisse, malgré l’incertitude.
Le rêve d’un véritable Service d’Accueil des Urgences
En vingt-deux ans de carrière, Fatou Cissé a appris à oublier les week-ends, les jours fériés et les horaires. Il lui arrive encore de quitter son domicile, de traverser une ville inhabituellement silencieuse, avant de réaliser que le pays célèbre une fête. Aux urgences, le calendrier n’a que peu de prise sur le devoir. Aujourd’hui, son souhait le plus cher ne concerne ni une promotion ni une distinction. Elle aspire à voir naître un Service d’Accueil des Urgences moderne à l’hôpital Fann. « Le service actuel reste fonctionnel, mais il est devenu trop étroit. » Selon elle, cette exiguïté complique parfois la prise en charge des patients et met les équipes sous une pression supplémentaire. Une promesse de reconstruction existe depuis 2018. Elle attend toujours de devenir réalité. En attendant, Fatou Cissé poursuit sa mission. Discrète dans les honneurs, inflexible dans le devoir, profondément humaine dans les épreuves, elle incarne cette génération de soignants qui ne comptent ni leurs heures ni leurs renoncements.
Officiellement, son uniforme porte les insignes d’un major. Mais à observer la manière dont elle tient cette ligne de front où se croisent l’urgence, la souffrance et l’espérance, un autre grade semble s’imposer naturellement : celui de général du soin.
INTERVIEW
Professeur Oumar Kane : «La fatigue accroît le risque d’erreurs médicales »

Le Professeur Oumar Kane, chef du service d’anesthésie-réanimation et coordonnateur des urgences, revient sur les défis du travail de nuit et les pistes pour améliorer la prise en charge.
Beaucoup pensent que les urgences fonctionnent exactement de la même manière le jour et la nuit. Est-ce réellement le cas ?
Les urgences hospitalières restent ouvertes et assurent la continuité des soins 24 heures sur 24. Mais dans la réalité, les conditions ne sont pas totalement les mêmes. La nuit, les ressources humaines sont souvent réduites : il y a généralement moins d’infirmiers, moins d’aides-soignants et l’accès à certains spécialistes peut être plus compliqué. L’organisation repose alors davantage sur l’adaptation des équipes présentes. Elles doivent gérer les situations prioritaires avec moins de moyens, tout en maintenant la qualité et la sécurité des soins.
Donc, la difficulté principale n’est pas l’absence de prise en charge, mais plutôt la capacité à répondre rapidement à toutes les demandes ?
Exactement. Le service continue de fonctionner, mais avec une marge de manœuvre plus faible. Lorsqu’il y a un afflux important de patients ou un manque de lits disponibles, les équipes peuvent rapidement se retrouver sous pression. Certains patients peuvent rester longtemps en attente, notamment ceux dont l’état n’est pas immédiatement vital mais qui nécessitent tout de même une surveillance médicale.
Quels sont les cas auxquels vous êtes le plus souvent confrontés pendant vos gardes de nuit ?
Aux urgences de Fann, nous recevons principalement des patients présentant des situations graves qui nécessitent une intervention rapide. Les urgences neurovasculaires occupent une place importante, notamment les accidents vasculaires cérébraux (AVC), qu’ils soient ischémiques ou hémorragiques. Les urgences respiratoires arrivent également parmi les motifs fréquents : crises d’asthme sévères, pneumopathies ou embolies pulmonaires. Nous prenons aussi en charge des pathologies infectieuses, des urgences cardiovasculaires comme les infarctus du myocarde, ainsi que des cas chirurgicaux qui sont ensuite orientés vers les services spécialisés.
Pourquoi les AVC représentent-ils une part aussi importante de l’activité du service ?
Parce qu’il s’agit d’urgences où chaque minute compte. Plus la prise en charge est rapide, plus on augmente les chances de limiter les séquelles. Cela nécessite une organisation efficace et une capacité à identifier immédiatement les patients prioritaires.
Lorsque plusieurs patients arrivent en même temps avec des situations graves, comment décidez-vous lequel traiter en priorité ?
La priorité repose sur le triage médical. Ce n’est pas le principe du premier arrivé, premier servi. L’objectif est d’identifier rapidement les patients dont le pronostic vital est engagé ou dont l’état risque de se dégrader rapidement. À l’arrivée, un infirmier d’accueil et d’orientation évalue plusieurs éléments : les constantes vitales, la conscience, la douleur, la température, la tension artérielle ou encore la saturation en oxygène. Les patients sont ensuite classés selon cinq niveaux d’urgence.
Pouvez-vous expliquer concrètement ces niveaux?
Le niveau 1 concerne les situations où une prise en charge est immédiate, comme un coma ou un infarctus. Le niveau 2 correspond aux urgences très importantes avec un risque à court terme, comme une détresse respiratoire sévère. Les niveaux 3, 4 et 5 concernent des situations moins critiques qui peuvent attendre davantage ou être orientées vers d’autres structures. Ce système permet de sauver du temps et surtout de donner la priorité aux patients qui en ont le plus besoin.
Le travail de nuit et la fatigue peuvent-ils avoir un impact sur les décisions médicales ?
Oui, la fatigue peut influencer les capacités de jugement et augmenter le risque d’erreurs. Aux urgences, les décisions doivent souvent être prises rapidement, parfois dans des situations complexes. Lorsque le personnel est épuisé, la vigilance peut diminuer. La fatigue chronique liée aux horaires irréguliers, au manque de repos ou au sous-effectif peut également favoriser l’épuisement professionnel.
Est-ce que cela signifie que la qualité des soins peut être directement affectée ?
La fatigue ne signifie pas que les professionnels ne font pas correctement leur travail. Les équipes restent engagées et formées. Mais il est évident que de bonnes conditions de travail permettent de réduire les risques et d’améliorer la prise en charge des patients.
Les jeunes médecins sont-ils suffisamment accompagnés lorsqu’ils doivent prendre des décisions importantes pendant la nuit ?
Un système d’encadrement existe avec des médecins seniors disponibles et un fonctionnement basé sur les gardes. L’objectif est que les jeunes médecins ne soient jamais seuls face à des situations complexes. Mais dans un contexte de forte activité et de manque de personnel, la pression peut être importante. Il est donc essentiel de maintenir un accompagnement solide.
Le problème n’est donc pas seulement la compétence des jeunes médecins, mais aussi les conditions dans lesquelles ils exercent ?
Exactement. La formation est importante, mais elle doit être accompagnée d’un environnement de travail permettant de prendre de bonnes décisions.
Y a-t-il une situation vécue pendant une garde de nuit qui vous a particulièrement marqué ?
Oui. Une nuit, nous n’avions plus aucune place disponible. Tous les lits étaient occupés alors que les arrivées continuaient avec les sapeurs-pompiers. Nous avons dû réorganiser le service dans l’urgence. Certains patients ont été installés sur des chariots de transfert dans les couloirs. D’autres, trop fragiles pour être déplacés, sont restés sur leur fauteuil roulant sous surveillance toute la nuit.
Comment vit-on humainement ce genre de situation en tant que soignant ?
C’est difficile, parce que notre objectif est d’offrir les meilleures conditions possibles aux patients. Mais parfois, nous sommes confrontés à une réalité où la demande dépasse largement les capacités disponibles.
Si vous aviez aujourd’hui la possibilité de prendre une seule décision pour améliorer les urgences nocturnes, laquelle choisiriez-vous ?
La première mesure serait de renforcer les ressources humaines, en recrutant davantage de médecins, d’infirmiers et d’aides-soignants. Le personnel actuel travaille énormément, mais il faut donner aux équipes les moyens d’être plus efficaces. Il faut également mieux orienter les patients afin d’éviter que les urgences soient saturées par des cas qui pourraient être pris en charge ailleurs.
Donc, améliorer les urgences passe aussi par une meilleure organisation du système de santé dans son ensemble ?
Oui. Les urgences ne peuvent pas être la seule porte d’entrée du système de soins. Il faut développer les structures de proximité, améliorer l’orientation des patients et renforcer les dispositifs comme la régulation médicale.
Après toutes ces années, qu’est-ce qui rend encore le travail de nuit indispensable et humainement supportable ?
Le travail de nuit est indispensable parce que certaines urgences ne peuvent pas attendre le lendemain. Les patients graves, les accidents, les détresses respiratoires ou cardiovasculaires nécessitent une présence médicale permanente. Ce qui rend ce travail supportable, c’est avant tout le sens du métier. Savoir qu’on est présent au moment où un patient est le plus vulnérable donne une dimension particulière à ces gardes.
Malgré les difficultés, qu’est-ce qui vous pousse encore à continuer ?
C’est la solidarité entre collègues et le sentiment d’être utile. La nuit est difficile, mais elle rappelle aussi pourquoi nous avons choisi ce métier : accompagner les patients lorsqu’ils ont le plus besoin de nous.
Dossier réalisé par Yaya SOW


