Autrefois, défier un crocodile relevait dе la brаvоurе, à cоnditiоn de savoir manier les inсantatiоns nécеssaires pоur lе maîtriser. Chez lеs Subalbé (pluriel de thiouballo), peuple de pêcheurs du fleuve Sénégal, cе соurage rituel avait un nom : le « Fifiirе ». Une grandе сhassе qui mêlait l’audace des pêchеurs, les chаnts de pékаne (épopée corporative des Subalbé) et des fоrmules mystiquеs appelées « Cefis » (prononcer thieffi). Aujоurd’hui, сеttе traditiоn а disparu. Elle ne survit que dans les récits dе сеuх qui en оnt entendu parlеr, rеmplaсéе par d’autres formes dе rаssemblements, à l’image du « Daydayré ».
Le « Fifiire » s’inscrit dans un patrimoine immatériel plus vaste : pratiques, savoirs, récits, chants transmis de génération en génération, tous liés au fleuve et à la pêche. Il englobe aussi les manifestations qui ont longtemps rythmé la vie sociale et culturelle des Subalbé. Partout sur le long du fleuve Sénégal, le « Fifiire » était un grand événement qui mobilisait toute la communauté des pêcheurs, mais aussi tous ceux qui voulaient démontrer leur courage et leurs connaissances mystiques. Cette chasse rituelle aux crocodiles était à la fois une occasion de rassemblement, de démonstration de courage et un espace de transmission des savoirs liés au fleuve. Le rituel obéissait à une rigueur précise. Sur l’eau, les pêcheurs rivalisaient de bravoure sous le regard du village. À terre, les chanteurs de pékane entretenaient l’ambiance par leurs chants, leurs connaissances, leurs joutes verbales auxquels se mêlaient les incantations. Mais, c’était il y a longtemps. Si longtemps que les jeunes générations n’en gardent le moindre souvenir. Aujourd’hui, le « Fifiire » a disparu des mémoires vivantes ; il ne continue de hanter que les récits que se transmettent encore les Subalbé.
Hammo Diop, petit-fils de Demba Dièye, le dépositaire du pékane, ne se souvient d’aucun « Fifiire » organisé de son vivant. Et pour cause, la pratique avait déjà cessé avant sa naissance ou tout au plus dans sa toute petite enfance. Chanteur de pékane lui-même, il n’a connu que le relais : « En tant que chanteur de pékane, je n’ai jamais chanté lors d’un « Fifiire ». Par contre, j’ai participé à beaucoup de « Daydayré ». Ce n’est pas la même chose ». Une précision qui compte : « Fifiire » et « Daydayré » partagent une dimension festive, mais répondent à des codes qui n’ont rien de commun. Cette disparition n’a rien d’un hasard. Le crocodile n’était pas un décor. Il en était l’objet, le moteur, la raison d’être du rituel. Sans lui, pas de « Fifiire ».
Le crocodile, pierre angulaire du « Fifiire »
Le rituel ne se déroulait pas en présence de l’animal ; il se construisait autour de lui, de sa traque, de son affrontement, de sa maîtrise. Dans la mythologie thiouballo, le crocodile est un être redoutable, lié aux djinns qui hantent les profondeurs du fleuve. L’eau n’y est jamais neutre. Elle est habitée, chargée de sens. C’est cette dimension sacrée et dangereuse qui faisait du crocodile l’adversaire par excellence. Un adversaire qu’on ne pouvait affronter qu’armé d’incantations. Prédateur, créature redoutée, figure mystique, symbole de courage, le crocodile occupait une place à part. Sa capture était un exploit à célébrer collectivement parce qu’elle mettait en scène un affrontement double : contre les dangers physiques du fleuve et contre les forces invisibles censées en gouverner les profondeurs. Croiser un crocodile, l’affronter, le vaincre : voilà le cœur battant du « Fifiire ». Certains spécimens, particulièrement redoutés, sont même entrés dans la légende, associés à des figures tutélaires dont on rejouait les hauts faits à chaque édition. Vers la fin des années 1970, soutient Iba Maal, dialtabé (chef spirituel et coutumier de la caste des pêcheurs traditionnels) de Podor, les crocodiles avaient complètement disparu de la zone. « Il ne restait que les hippopotames et les lamantins », se souvient-il. Or sans crocodile, pas de « Fifiire ». C’est ainsi que le rituel s’est éteint avec sa proie. Le « Daydayré », des régates, a pris le relais comme moment fort de la vie des peuples de l’eau.
Hammo Diop confirme d’ailleurs le diagnostic d’Iba Maal.
Les « Cefis », le savoir qu’on ne voit pas
« C’est bien la disparition des crocodiles qui a mis en péril, puis achevé le ‘‘Fifiire’’ », affirme-t-il. Lui n’a jamais chanté pour l’ancien rituel, il n’en a pas eu l’occasion. Mais, le « Daydayré », en revanche, le sollicite sans cesse. De Ngawlé à Diéla, ses prestations rythment les régates organisées à travers tout le Fouta. « C’est un grand moment de fierté où chacun affiche sa fierté d’appartenir à la communauté des pêcheurs », résume-t-il. Pour affronter le crocodile, il fallait plus que des bras. Il fallait maîtriser les « Cefis », ces incantations qui n’étaient pas de simples formules. Elles s’inscrivaient, selon plusieurs acteurs, dans un ensemble de rituels et de paroles secrètes indissociables de la chasse qui permettaient de neutraliser la puissance de l’animal, l’aveugler, le faire se coucher et apaiser sa férocité avant tout contact. Ce n’était pas du folklore. C’était le savoir technique et spirituel sans lequel aucun « Fifiire » n’aurait pu aboutir. Mais, les « Cefis » ne servaient pas qu’à chasser le crocodile. Moussa Gaye, dialtabé de Walaldé, les distinguent. Pour lui, certains protègent des dangers du fleuve, d’autres soignent ou rendent la pêche généreuse, d’autres encore nuisent. Le bien et le mal, dans ce répertoire, boivent à la même source. Puis, l’Islam est arrivé, et rien n’y a survécu intact. « Son avènement a certes contribué au recul, voire à l’abandon, de certaines pratiques anciennes, mais il n’a pas pour autant fait disparaître les connaissances qui les accompagnaient », précise Moussa Gaye. Certaines croyances se sont effondrées d’un coup ; d’autres ont tenu, masquées, réécrites pour passer inaperçues. Les premières à tomber : les « Cefis » de la nuisance, ceux qui misaient sur des pouvoirs autonomes. Dévalorisés, abandonnés, cachés. La raison, il la formule sans détour : « Dans une conception islamique fondée sur la croyance en Dieu comme source ultime de protection, de guérison et de puissance, le recours à des incantations auxquelles est attribué un pouvoir autonome peut apparaître comme difficilement compatible avec la foi islamique ». Autrement dit, un seul maître des forces invisibles était toléré. Les autres ont dû se taire. Mais, reculer n’est pas mourir. « Nos ancêtres avaient beaucoup de pouvoirs mystiques qu’ils nous ont transmis et ces pouvoirs sont toujours là, même si on ne les utilise pas », assure Moussa Gaye. À Ngawlé, ce savoir n’a même pas eu besoin d’attendre : il reste actif. Amadou Diop le raconte sans détour : une arête de poisson plantée dans la gorge, on invoque, et elle ressort.
Du « Fifiire » au « Daydayré », la même âme dans un autre corps
Une pêche qui s’essouffle, on invoque encore, et les filets se remplissent. Ce ne sont pas des légendes qu’on ressort pour les visiteurs ; ce sont des gestes posés aujourd’hui, sur le fleuve, comme hier. C’est là tout le paradoxe des « Cefis » : d’un côté, un savoir sacrifié sur l’autel d’une foi nouvelle, de l’autre, un savoir qui a simplement changé de costume pour survivre. Entre les deux, aucune rupture nette ; juste un tri permanent où chaque génération décide ce qu’elle garde et ce qu’elle laisse mourir. Les pouvoirs prêtés aux « Cefis » appartiennent à une croyance, à un regard thiouballo sur le monde. On ne les convoque pas ici pour trancher s’ils marchent, mais pour ce qu’ils disent d’un peuple et de son fleuve, du danger qu’il redoutait et de la manière dont il a toujours cherché à garder prise sur l’invisible.
Iba Maal se souvient de son grand-père, Samba Hawa Sam. Il n’avait pas la puissance de la légendaire Penda Sarr de Ngawlé, fille de Moussa Boukary Sarr. Peu importe. Les crocodiles lui obéissaient quand même, assure Iba. « Il leur enjoignait de ne toucher à aucun membre de sa communauté, et ils respectaient ses injonctions », fait-il remarquer. Ce savoir ne se transmet plus, il se raconte. Et tant qu’on le raconte, le fleuve garde sa mémoire. Le « Fifiire »et le « Daydayré » ne désignent pas la même pratique. Comme le souligne avec force Moussa Gaye, il s’agit de deux pratiques, de deux logiques et de deux expériences. Le « Fifiire », c’était l’homme face à l’animal (crocodile ou hippopotame). Le « Daydayré », c’est la fête, le rassemblement, la communauté qui se retrouve. Entre les deux, aucune continuité douce, mais une rupture. Et cette rupture a un nom : le crocodile a disparu, et avec lui, la raison d’être du rituel. Les tambours résonnent depuis l’aube. Sur la berge, la foule s’amasse bien avant que les premières pirogues n’apparaissent au loin. On croirait une fête, rien qu’une fête. Erreur, le « Daydayré », c’est la mémoire des Subalbé qui refait surface chaque année, sous un autre masque. Ce que le « Fifiire » portait, particulièrement le courage, la maîtrise du fleuve, la cohésion, n’a pas disparu avec la proie. Il a changé de véhicule. Il a pris la pirogue. Iba Maal ne s’y trompe pas. Pour lui, le « Daydayré » a purement et simplement pris la place du « Fifiire ». Chaque année, dit-il, la fête se tient sur le quai de Podor, le jour de la fête de l’Indépendance. Le choix de cette date n’a rien d’anodin. Comme si célébrer la liberté du pays et celle du fleuve relevait, au fond, du même geste. « C’est un grand moment de communion, riche en couleurs et de convivialité. Cela nous permet de pérenniser notre culture », résume-t-il. Tout, ce jour-là, est signe. Les embarcations sont décorées, repeintes pour l’occasion, pavoisées de petits drapeaux qui claquent au vent. Les rameurs arborent différentes couleurs. Les pagaies fendent l’eau au rythme des tambours, des chants et chaque village, chaque quartier engage sa pirogue comme on engageait autrefois ses meilleurs chasseurs. Il ne s’agit pas seulement d’aller vite : il s’agit de porter haut la réputation d’une communauté entière. Rien n’est décoratif : chaque geste transmet un savoir, chaque couleur relie un vivant à ses morts. Et personne ne regarde depuis la berge par simple curiosité. Maître symbolique des eaux, le dialtabé préside la cérémonie. Autour de lui, tout le monde trouve sa place : pêcheurs, femmes, enfants, artisans, musiciens, jeunes et anciens confondus. Les femmes chantent et encouragent depuis la rive, les enfants s’initient déjà aux gestes qu’ils reproduiront un jour dans leur propre pirogue, les artisans exposent le fruit de leur travail. On ne consomme pas le « Daydayré ». On le vit, corps et voix confondus. Et c’est comme ça que les savoirs traversent les générations ; non pas enseignés dans l’abstrait, mais absorbés dans le vacarme et la fête. Le pékane fait le reste. Poésie épique, chantée, elle ramène les ancêtres, les lignages, les exploits d’un fleuve qui n’oublie rien. C’est justement ce répertoire que Hammo Diop transporte de rive en rive, de Ngawlé à Diéla, à chaque édition.
Un même fleuve, plusieurs visages
À chaque victoire, à chaque geste d’adresse, un chant surgit pour l’inscrire aussitôt dans la mémoire collective, comme si rien de ce qui se passait sur l’eau ne pouvait rester sans écho. Sans elle, la fête ne serait qu’une fête. Avec elle, c’est de l’histoire qui coule en même temps que le fleuve. La pirogue devient mémoire. La course devient prestige. La fête devient transmission. Un héritage ancien remis à l’eau et qui, chaque année, le jour même où le pays fête sa liberté, prouve qu’il n’a pas besoin d’un crocodile pour rassembler tout un peuple. Aujourd’hui, le pékane chante encore, même si ceux qui le portaient se sont tus pour toujours. Demba Dièye est mort. Guélaye Aly Fall, qui en était le porte-drapeau, est aussi parti. Deux voix éteintes et pourtant le chant continue. Il n’appartient à personne assez longtemps pour mourir avec lui. Il glisse d’une gorge à l’autre. C’est ça qui le garde vivant. Le « Fifiire » n’a pas eu cette chance. Pas de relais, pas de gorge suivante. Le rituel s’est arrêté net, le face-à-face avec le crocodile aussi. Il ne reste qu’un nom qu’on prononce et le silence qui va avec. Le « Daydayré » a pris toute la place laissée vide. Sans copier, en réinventant de fond en comble. Ce que le « Fifiire » portait hier, il le porte aujourd’hui sous un autre visage : le courage, la mémoire, l’identité d’un peuple qui refuse de se laisser oublier. Les « Cefis », eux, marchent sur un fil. Protéger, dompter, forcer la chance : ces formules avouent quelque chose. Sur ce fleuve, l’homme n’a jamais tout maîtrisé. Il a toujours cherché, malgré tout, à négocier avec ce qui lui échappe. Le fleuve n’a jamais été qu’un gagne-pain. Il est mémoire, il est lien, il est sens, jusque dans ses silences. C’est ça la vraie richesse des Subalbé, pas l’eau elle-même, mais tout ce qu’elle porte. Et tout ce qu’elle refuse d’oublier.
De notre envoyé spécial à Podor Samba Oumar FALL

