En Casamance, les femmes jouent un rôle central dans la résolution du conflit armé qui a secoué cette partie sud du pays depuis 1982. À leurs risques et périls, elles ont bravé forêts, bois sacrés et cantonnements militaires pour offrir leur médiation et œuvrer au retour durable de la paix dans le sud du pays.
ZIGUINCHOR – Après l’éclatement du conflit armé opposant le Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc) à l’État du Sénégal, les femmes, elles-mêmes victimes de cette crise, ont très tôt pris l’initiative de s’engager dans la médiation afin de ramener la paix. Nuitamment, elles se réunissaient pour analyser le conflit et définir des stratégies visant à apaiser les cœurs et faire taire les armes. Leur objectif était clair : parvenir, coûte que coûte, à une paix durable.
C’est ainsi qu’elles se rendaient dans le maquis à la rencontre des combattants et sillonnaient les profondeurs de la Casamance pour sensibiliser les populations. En somme, ces femmes ont longtemps constitué le trait d’union entre l’État, les forces armées et le Mfdc.
« Nous les avons rencontrés dans leurs camps. Des réunions ont été organisées dans les villages. Même lorsque les rencontres se tenaient en journée, les femmes de Kabonkétoor (se pardonner) restaient sur place pour accueillir, la nuit, celles qui venaient se confier, parler des violences subies, des disparitions de proches et formuler des recommandations », explique Ndèye Marie Sagna dite Mme Le Caer, coordinatrice de Kabonkétoor, une association régionale de femmes engagées pour la paix en Casamance.
Un livre blanc rédigé dans le cadre des 16 jours d’activisme
Ces femmes mènent, jusqu’à ce jour, des actions de sensibilisation de proximité, des ateliers et des « tables de paix » avec la société civile, afin d’examiner en profondeur les conséquences du conflit sur les populations, en particulier sur les femmes et les enfants. Parallèlement, les femmes des bois sacrés ont multiplié libations, prières et sacrifices. Pour elles, la Casamance devait impérativement retrouver la paix.
« Nous sommes un peuple à la fois cultuel et culturel. Il y a eu beaucoup d’exactions et de saccages de lieux de culte. C’est pour cette raison que nous avons décidé de « laver » cette terre souillée par le sang », confie, la voix empreinte de tristesse, Mme Le Caer.
Dans cette dynamique, plusieurs déplacements ont été effectués en Guinée-Bissau pour « défaire des pactes », en raison, souligne-t-elle, « d’interférences ». La Plateforme des femmes pour la paix en Casamance (Pfpc) a également rencontré les deux parties belligérantes. Cette structure a joué, et continue de jouer, un rôle fondamental dans la recherche d’une solution définitive à la crise.
« Aujourd’hui, nous rendons grâce à Dieu. Il y a une accalmie durable qui rassure. Les femmes ont apporté une contribution majeure », se félicite Ndèye Marie Diédhiou Thiam, présidente de la Pfpc.
Au-delà de la médiation, les femmes ont soutenu les populations à travers la construction de salles de classe et de postes de santé, la mise en place de périmètres maraîchers, la gestion du stress post-conflit, ainsi que la lutte contre la prolifération des armes légères, en collaboration avec les organisations Malao et Agada.
« Par le passé, nous avons remis des documents au président Abdoulaye Wade, contenant des propositions de sortie de crise », rappelle Mme Le Caer. De son côté, Mme Thiam révèle : « Nous avons rédigé un livre blanc sur le conflit en Casamance », à l’issue d’un panel sur le numérique organisé dans le cadre de la campagne des 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes et aux filles.
En plus du conflit casamançais, ces femmes interviennent également dans la résolution de différends communautaires, villageois et familiaux.
Déminage mystique
Avant leurs incursions dans le maquis, des sacrifices et des pactes avaient été scellés à travers toute la Casamance, à l’abri des regards.
« Si l’une de nous venait à mourir, qui pourrait reconnaître ces lieux et ce qui y a été fait ? Il est urgent de procéder à un déminage mystique », insiste la Reine-mère du bois sacré, Apoye Etame, dite Rosalie Coly.
Aujourd’hui, toutes saluent l’accalmie qui prévaut dans la région. « Les armes se sont tues. Le dialogue entre l’État et les combattants a été amorcé, les relations entre le Mfdc et les populations restaurées. Des comités de gestion ont été mis en place pour prévenir et gérer les conflits », se réjouit Mme Le Caer.
Elle regrette toutefois une chose : « L’État nous a écoutées, sans pour autant mesurer pleinement l’ampleur de notre contribution. Lorsque les décisions ont été prises, les femmes n’étaient pas autour de la table. »
La Pfpc a également rencontré certaines ailes armées, y compris au sein de la diaspora. « Nous avons échangé avec les combattants de César Atoute, de Niantan, ainsi qu’avec des ailes politiques comme Mangacourou », raconte Mme Thiam, non sans fierté.
Malgré ces avancées, la tâche n’a pas été aisée. En Casamance, certains doutaient de l’efficacité de la médiation féminine. Travaillant à équidistance entre l’État et le Mfdc, ces femmes font face à d’importantes difficultés, notamment financières.
Un long chemin vers le dépôt total des armes
Engagées sans relâche, elles ont affronté la peur pour atteindre leur objectif. Aujourd’hui, la Casamance renoue progressivement avec sa quiétude d’antan. Toutefois, plusieurs défis demeurent : le retour des populations déplacées, la gestion des conflits fonciers, le déminage, la bonne gouvernance, le leadership politique des femmes, l’accès sécurisé au foncier, le renforcement de la cohésion sociale et le partage équitable des ressources naturelles.
La Reine-mère Apoye Etame et ses consœurs ont œuvré activement pour le retour des combattants de Diakaye, avec le commandant Fatoma Coly, qui a déposé les armes le 13 mai 2023 à Mongone, dans le département de Bignona.
« César Atoute Badiate a été le premier à déposer les armes, suivi de Fatoma Coly. Il nous reste encore du chemin avec Salif Sadio, qui aspire lui aussi à la paix », affirme-t-elle, appelant les autorités au respect des engagements pris dans l’accord de Diakaye.
Le principal obstacle reste le manque de moyens, notamment logistiques.
« Pour nos déplacements, nous sommes obligées de louer des véhicules. Avec un véhicule de fonction, du carburant et un statut particulier, je pourrais mener efficacement mes missions, d’autant plus que certaines sont secrètes », plaide la Reine-mère.
Par Khadidiatou SONKO (Correspondante)

