Les troubles psychiques constituent un facteur majeur de risque de suicide au Sénégal. Dépression, psychose, troubles de l’humeur ou addictions affectent une part importante des personnes ayant tenté ou mis fin à leurs jours. Le suivi et la prise en charge de ces affections restent cependant limités par le manque de ressources et de professionnels spécialisés.
S’il est un aspect du suicide qui ne peut être ignoré, c’est bien sa dimension psychique. De nombreuses personnes mettent fin à leurs jours alors qu’elles traînent depuis longtemps un trouble mental, parfois identifié, parfois ignoré. Selon l’Oms Afrique, les troubles mentaux, classés parmi les maladies non transmissibles, occupent la troisième place en termes de mortalité, après les maladies cardiovasculaires. La santé mentale s’impose ainsi comme une véritable question de santé publique. Il est d’ailleurs établi que, parmi les personnes qui se suicident, une proportion importante souffre d’un problème de santé mentale.
Au Sénégal, le Plan stratégique d’amélioration de la qualité des soins en santé mentale (2024-2028) révèle que sur 1 251 personnes ayant déclaré une maladie, 6,4 % présentent des troubles mentaux. Dans de nombreux cas de suicide, les personnes atteintes de troubles mentaux apparaissent plus enclines au passage à l’acte. Les pathologies les plus fréquemment retrouvées sont la psychose, suivie des troubles neurologiques à manifestation psychiatrique, des troubles de l’humeur et de la névrose. Pour la professeure Aida Sylla, le lien entre suicide et santé mentale est indissociable. « Tout suicide ou toute tentative de suicide est fondamentalement lié à un trouble mental, qu’il soit connu ou non », affirme la psychiatre.
Cette réalité met en lumière une défaillance structurelle du système de santé mentale sénégalais, qui limite à la fois la prévention et la prise en charge des personnes à risque. En matière de ressources humaines, le pays comptait en 2019 38 psychiatres, dont 24 spécialisés en psychiatrie adulte, 3 pédopsychiatres, 4 addictologues, 1 neuropsychiatre, 1 neuro-anatomiste et 5 psychiatres militaires, un effectif largement insuffisant au regard des besoins.
Les travailleurs sociaux occupent pourtant une place centrale dans la prise en charge des patients, notamment dans l’analyse des impacts sociaux liés à la maladie mentale. Les structures de santé mentale disposent généralement d’assistants sociaux dans leurs équipes. Toutefois, un défaut de coordination persiste, entravant une prise en charge réellement pluridisciplinaire. Il en résulte des insuffisances notables dans l’accompagnement et l’absence de programmes structurés pour les personnes vivant avec des troubles mentaux.
Paradoxalement, la prise en charge des maladies mentales au Sénégal est encadrée depuis longtemps. Elle était déjà régie par l’arrêté colonial du 28 juin 1838. Plus tard, la loi 75/80 de 1975, relative à l’internement des malades mentaux, a été adoptée. Cette loi s’applique lorsque la personne atteinte de troubles mentaux a commis une infraction ou lorsque son état représente un danger pour elle-même ou pour autrui.
Mauvaise gestion émotionnelle, un pas vers le suicide
La mauvaise gestion des émotions figure parmi les causes majeures du suicide. Nombre de personnes qui passent à l’acte, ou tentent de le faire, portent le poids d’un passé douloureux, marqué par des blessures affectives non résolues. Ces traumatismes, longtemps enfouis ou mal digérés, finissent par fragiliser l’équilibre psychique et rendent l’individu vulnérable au moindre choc émotionnel. Le témoignage de B. G., survivante de plusieurs tentatives de suicide, illustre crûment cette réalité. « J’ai tenté plusieurs fois de mettre fin à ma vie. J’ai vécu une grande déception », confie-t-elle, la voix tremblante. Elle raconte avoir été trahie par son amant, pour qui elle s’était entièrement investie, jusqu’à perdre sa virginité. La découverte de son mariage avec une autre femme lui parvient brutalement, à travers des statuts WhatsApp. « J’ai cru à un canular au début. Quand j’ai compris que c’était vrai, je n’en revenais pas », se souvient-elle.
Pour elle, cette trahison a été vécue comme une double perte : celle de l’homme aimé et celle de son honneur. Une déflagration intime qui a déclenché une détresse profonde, l’entraînant vers des pensées suicidaires. « J’avais l’impression que tout s’écroulait autour de moi », dit-elle. Le sociologue Mamadou Lamine Faye analyse ce type de situation comme une forme de déni de soi. Selon lui, les personnes confrontées à des déceptions affectives majeures éprouvent souvent de grandes difficultés à gérer des émotions intenses telles que la peur, la colère ou l’angoisse face à un événement brutal et inattendu. « Elles n’arrivent pas à se contenir, parce que ce qui leur arrive est à l’opposé de ce qu’elles espéraient. Dans cette décontenance, certaines prennent des décisions désastreuses, pouvant aller jusqu’au suicide », explique-t-il.
Le sociologue pointe également une détérioration préoccupante des liens familiaux. « Ce qui manque souvent aux personnes suicidaires, c’est un amortisseur social », souligne-t-il, évoquant l’absence de soutien familial ou humain capable d’accompagner l’individu dans les moments d’angoisse extrême. Ce soutien joue pourtant un rôle déterminant dans la prévention du suicide, en aidant la personne en détresse à verbaliser sa souffrance et à rompre l’isolement. Or, regrette-t-il, cette structure familiale et communautaire s’est progressivement désagrégée, contribuant à l’augmentation des cas de suicide.
Amadou Kébé


