Au Sénégal, plusieurs familles vivent l’une des conséquences les plus dévastatrices des conflits, de la migration irrégulière ou de la violence : la disparition d’un proche parent. De Dakar à la Casamance, en passant aux côtes de Mbour ou par Thiaroye, les proches de portés disparus portent un deuil suspendu dans l’incertitude. Entre douleur intime, errance administrative, résilience et attentes envers l’État, ils tentent de maintenir l’espoir en réclamant plus de soutien institutionnel.
Le hall du siège de la Croix-Rouge internationale, à Dakar, résonne encore du murmure grave des témoignages lorsque la Conférence internationale pour les familles de personnes disparues, en novembre dernier, a pris fin. Durant trois jours, des Sénégalais venus de la Casamance, de Saint-Louis ou de la Petite Côte ont partagé l’une des douleurs les plus lourdes à porter, à savoir la disparition d’un être cher, parti dans des circonstances troubles. Noël Bassène, habitant du village d’Étomé en Casamance, fait partie de ces voix meurtries. En 1993, alors qu’il n’avait que deux ans, son père et ses sept oncles ont été arrêtés par des militaires en pleine crise casamançaise. « Ils ont été trouvés à la maison et emportés. Depuis ce jour, on n’a plus jamais eu de leurs nouvelles », confie-t-il. Selon lui, sa tante et son oncle avaient tenté d’obtenir des informations au cantonnement militaire à Ziguinchor, avant de se rendre à la Croix-Rouge.
« Mais depuis ce jour, rien ! », insiste Noël, caissier aujourd’hui à la Lonase (Loterie nationale sénégalaise). Son cas, loin d’être isolé, est le lot de beaucoup de familles en Casamance. Dans la région sud du pays, la disparition n’est pas un vain mot ; elle est vécue par plusieurs familles au fil des ans. « Beaucoup de familles vivent le deuil de la disparition d’un être très cher », explique Noël Bassène, haussant la voix, comme pour porter l’histoire de toute une région marquée par des décennies de conflit.
Circonstances des disparitions
À plusieurs centaines de kilomètres de là, dans le Gandiol (région de Saint-Louis), la vie de Khady Dièye a basculé en 2006. Son mari, parti sur une pirogue pour rejoindre l’Espagne, n’est jamais revenu. Présente à la Conférence de la Croix rouge, elle se souvient : « Le dernier de nos quatre enfants était un bébé. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée seule, obligée de tout assumer et sans beaucoup de soutien », raconte-t-elle, les traits tendus. Trentenaire à l’époque, Khady porte aujourd’hui sur son visage les traces de dix-neuf années d’attente, de lutte et d’absence de toute certitude. Comme beaucoup de familles de disparus, elle attend toujours une reconnaissance juridique de la disparition de son mari. « Je n’ai jamais pu obtenir un certificat de décès. Tant que ce document n’existe pas, je reste dans une sorte de vide administratif et émotionnel », ajoute-t-elle, le regard digne, mais chargé de fatigue. La participation à la Conférence internationale pour les familles de personnes disparues a été, pour Khady, une révélation. « Je me suis rendu compte que je n’étais pas seule à vivre ce calvaire. Il faut beaucoup de courage et de lucidité pour ne pas sombrer. La disparition de mon mari a été un choc énorme, mais heureusement, j’ai pu compter sur le soutien de mes proches », a-t-elle renchéri, la voix posée.
Souffrances psychologiques et sociales
Comme dans beaucoup de cas, la disparition entraine un effondrement familial accompagné d’un choc psychologique énorme chez les proches. Selon Noël Bassène, la disparition de son père qui, à l’époque, était en classe de Terminale, a laissé beaucoup de peine à sa famille. « Mon grand-père est mort de chagrin, quelques années après. Mon oncle, l’ainé de la famille vit dans le traumatisme. Il est tellement affecté psychologiquement que je suis peiné pour lui. Quand je voyage, il est en proie à des crises d’angoisses, craignant que ce qui est arrivé à mon père m’arrive », fait savoir Noël Bassène, la mine triste. Un traumatisme que partage Aminata Boye, habitante de Mbour et présidente du Collectif des victimes de l’émigration irrégulière au Sénégal (Coves). Pour elle, la douleur n’a jamais disparu. « J’ai perdu mon fils de 19 ans en 2020. Certains ont perdu leur proche à cause de l’émigration irrégulière, mais d’autres ont perdu un mari, une femme ou un frère à cause de conflits ou de catastrophes », analyse-t-elle. « Lorsque j’ai perdu mon enfant, c’était très dur. Perdre un ami est déjà difficile, mais perdre son premier fils, celui qu’on a vu grandir, en qui l’on plaçait tant d’espoir, ce n’est pas facile. S’il y a quelque chose qui me fait le plus mal dans ma vie, c’est bien la disparition de mon fils », dit-elle, la voix étreinte par l’émotion. Au-delà de la souffrance, toutes ces familles se heurtent au même mur : l’absence de reconnaissance juridique de la disparition. Sans certificat d’absence ou de déclaration de décès, aucun droit n’est ouvert.
Yayi Bayam Diouf, présidente de la Fédération nationale des familles de portés disparus, incarne ce combat. Mère d’un jeune homme disparu en mer en 2009, elle parle avec dignité d’un choc toujours vivace. « Je n’ai pas vu son corps. Pour porter le deuil, c’est très difficile. Même accéder aux biens qu’il avait laissés dans son compte bancaire est un parcours du combattant », témoigne-t-elle, soulignant l’absence de papier légal. Dans certains cas, les familles attendent pendant plusieurs années avant d’entamer la procédure. Selon Noël Bassène, trois décennies après la disparition de son père, c’est seulement en février dernier que sa famille a entamé les démarches pour obtenir un certificat d’absence.
« Au mois de février 2025, nous avons fait les premières démarches auprès du Tribunal de grande instance de Ziguinchor pour obtenir la déclaration d’absence avec l’accompagnement de la Croix rouge », indique le jeune homme de 34 ans. Écueils administratifs et juridiques Toutefois, une prise de conscience progressive s’opère au sein des familles sur l’importance d’obtenir une reconnaissance juridique du statut des proches disparus. Yayi Baya Diouf souligne qu’à la Fédération nationale des associations de familles de disparus, des actions sont menées dans ce sens. « Nous sommes engagés, en tant que fédération, auprès de l’État à travers ses services déconcentrés.
À Mbour notamment, le préfet nous a mis en relation avec le président du Tribunal de grande instance. Il nous a accordé une séance de renforcement de capacités sur la formalisation des cas de personnes portées disparues », explique-t-elle. Saluant l’accompagnement du président du Tribunal de grande instance de Mbour et de la Croix-Rouge dans l’obtention de documents administratifs, Yayi Baya Diouf insiste sur l’enjeu social de cette reconnaissance. « Ce document pourrait permettre notamment aux femmes d’accéder au filet social de protection mis en place par le gouvernement et ses partenaires. Il permettra aussi aux enfants de bénéficier du statut de pupilles de la Nation », ajoute-t-elle. Yayi Baya Diouf appelle l’État et ses services à renforcer leur appui aux familles afin de faciliter les démarches et d’alléger le poids administratif et social qui pèse sur les proches des personnes disparues.

