C’est un secret de Polichinelle : la plupart des enfants talibés, généralement des garçons âgés de 5 à 15 ans envoyés dans des écoles coraniques traditionnelles, vivent dans des conditions horribles. Ils sont souvent victimes d’exploitation, de violences physiques, verbales et psychologiques. Mais, rares sont ceux qui mesurent l’intensité de leur tristesse lors de grands événements, notamment la fête de Noël.
Leur souffrance semble s’amplifier durant cette période. Ils se confinent dans l’isolement et l’indifférence, au cœur de grandes villes qui s’illuminent pourtant de la magie des fêtes. Quand le bonheur irradie des visages innocents, eux se contentent d’observer, avec tristesse, ces images pleines de vie. Dans notre pays, où le dialogue interreligieux a toujours constitué un pilier solide de la cohésion nationale, Noël va au-delà du cadre religieux. Il symbolise le partage et la célébration de l’enfance. Les enfants sont émerveillés par les lumières, les rues enguirlandées et le mythe du père Noël. Pour ceux qui grandissent en ville, « papa Noël » est perçu comme une figure rassurante, disposée à offrir des cadeaux et à faire plaisir aux enfants.
Le seul hic, c’est que Noël n’apporte pas que de la joie. Pour ces enfants dont la rue est devenue le foyer, le spectacle est triste. Ils voient d’autres enfants, accompagnés de leurs parents, sortir des boutiques et autres points de vente les mains remplies de cadeaux. Eux n’ont que la possibilité d’observer de loin la chaleur d’un repas familial. Détachés de leur famille dès le plus jeune âge, ils ont appris à évoluer sans repères émotionnels solides. En ces jours de fête, ils gardent un regard errant au milieu de la foule. C’est parce que leur présence dans les rues est devenue banale que leur triste sort ne dérange plus.
Ils font désormais partie intégrante du décor. Parler d’eux revient à évoquer un « marronnier ». Si des initiatives se multiplient grâce à des citoyens de bonne volonté, la société, dans son ensemble, semble avoir fait le choix de fermer les yeux. Chez eux, tout est endurance et souffrance. Ils ont été contraints de subir les règles d’un système social qui ne cadre d’ailleurs pas avec les véritables préceptes islamiques.
Habitués à être ignorés, leurs corps portent les stigmates des châtiments corporels. La société fait fi de leurs blessures et de leur regard éteint. Certains saluent leur « résilience », refusant d’admettre que la plupart ne résistent pas toujours aux tempêtes de la vie. Ils sont de plus en plus nombreux à noyer leur déception ou leur chagrin dans la drogue et d’autres substances toxiques, dans l’indifférence totale de la société. Pourtant, des âmes généreuses tentent d’apporter une once d’humanité à leur quotidien. À travers divers plaidoyers, elles luttent pour le respect de leurs droits d’être des enfants, espérant susciter un changement et inspirer d’autres acteurs. Elles leur offrent l’écoute et le soutien dont ils sont privés. Elles permettent à ces enfants, l’espace d’un instant, de ranger leur boîte de conserve pour s’amuser, rêver et s’émerveiller. L’impact est réel, elles leur offrent la possibilité de lutter, d’avancer et de réussir dans la vie. Seulement, sans un système de prise en charge global, bon nombre de ces enfants grandissent avec une colère sourde.
Ils finissent par grossir les rangs de la délinquance, comme pour prendre une revanche sur le destin. Les répercussions de cette indifférence et de cette exclusion sont immenses : elles finissent par affecter non seulement ces jeunes vies, mais l’équilibre de la société tout entière.
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