Connu pour ses prêches très engagés, sans langue de bois, Tafsir Babacar Ndiour est un imam en phase avec son temps, mais solidement ancré dans l’héritage des anciens. Il est aussi un révolutionnaire social.
THIÈS – À vue d’œil, l’imam Tafsir Babacar Ndiour ne fait pas physiquement son âge. Il donne l’impression d’un tout jeune retraité, alors qu’il est admis à faire valoir ses droits à une pension de retraite depuis plus d’une décennie maintenant. À 74 ans, il garde encore la prestance d’un imam dynamique, en phase avec son temps et attaché à l’héritage des anciens. Du haut de son minbar, il dégage une confiance flegmatique, avec toute l’humilité qui sied.
Teint noir, souvent drapé d’un grand boubou traditionnel, assorti d’un chapeau tidjane bien vissé sur la tête et de lunettes de lecture finement ajustées, Tafsir Babacar Ndiour apprécie à sa juste mesure sa responsabilité d’imam. Pour lui, l’imamat est un sacerdoce qu’il faut assumer avec solennité et responsabilité, mais sans faiblesse. L’imam n’est pas seulement celui qui dirige les prières, c’est surtout un guide spirituel. Ce n’est pas seulement un titre honorifique, c’est une mission prophétique.
Parcours universitaire honorable
Selon l’imam Malick Ndiour, un de ses frères, c’est son homonyme, Tafsir Babacar Ndiour, frère de son père, Cheikh Omar Ndiour, qui lui a enseigné le Coran et inculqué les valeurs religieuses et islamiques fondamentales. Il a effectué son cursus scolaire à Thiès, entre l’école Mbambara (actuelle école Abdoulaye Yakhine Diop) et le Collège général d’enseignement (Cge) Camp Faidherbe. Son baccalauréat en poche, il est orienté au département de Lettres modernes, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad).
Son rêve était de devenir professeur de lettres à l’université. Malheureusement, ce rêve sera brisé par la volonté de son père, l’imam Cheikh Oumar Ndiour, qui lui recommanda d’intégrer l’enseignement. Sans hésiter, il mit un terme à son cursus universitaire, pourtant très prometteur, pour se présenter au concours d’entrée au Cfps, qui ne recrutait, à l’époque, que des bacheliers. Il le réussit brillamment.
A la fin de sa formation, son premier poste fut Ndomor, dans le département de Tivaouane, où il a bénéficié d’une très bonne formation en charia islamique. Cependant, le point culminant de sa carrière fut l’étape de Keur Assane Ndiaye, près de Lalane, dans le département de Thiès. Affecté dans un village où les populations étaient obligées de se rendre à Lalane, à plus de deux kilomètres, pour la lecture ou l’écriture d’une lettre en français, il trouva tout à construire en termes d’école française en 1987. Pendant plusieurs années, Tafsir Babacar Ndiour parcourut les villages environnants pour inscrire lui-même les enfants à l’école française.
Dans ce village, il n’y avait qu’une seule école coranique, construite par un riche et généreux notable de la localité. Celui-ci payait les maîtres coraniques recrutés, les nourrissait et les logeait. Ce qui faisait que l’enseignement arabe était gratuit à Keur Assane. Quasiment tous les parents y envoyaient leurs enfants, ce qui rendait davantage difficile sa mission d’implanter une école pour y enseigner le français. Sur ce terrain hostile, il avait fini par forger, en 22 ans, une jeunesse instruite dont beaucoup occupent aujourd’hui des postes stratégiques au Sénégal comme à l’étranger. Selon l’imam Ndiour, sa plus grande satisfaction est de voir ses anciens élèves devenir médecins, ingénieurs polytechniciens et autres professeurs de lycée.
Grâce à sa résilience, il a réussi à rapprocher des positions divergentes, à bâtir des consensus, à changer des mentalités et à révolutionner progressivement le quotidien des populations de Keur Assane et de beaucoup de villages environnants. Son aura dans la localité était telle que les autorités locales de la communauté rurale en avaient fait un collaborateur, un partenaire stratégique. En effet, selon son jeune frère Alassane Ndiour, Tafsir Babacar était devenu une personnalité très influente dans cette zone.
Parallèlement, c’est à Keur Assane Ndiaye que Tafsir Babacar Ndiour a approfondi ses connaissances en charia. « J’ai lu beaucoup de livres sur la charia islamique dans cette école arabe construite et entretenue par le notable Djiby Diop. C’est là-bas, dans les locaux de l’école arabe, que je dispensais des cours aux professeurs d’enseignement moyen de la zone », révèle l’imam Ndiour.
La Mecque, la voie vers l’imamat
N’ayant plus rien à prouver à Keur Assane Ndiaye, aussi bien sur les plans scolaire et socio-économique, Tafsir Babacar Ndiour dépose ses baluchons à l’école Alé Lô, à Diamaguène, à Thiès. Sa mutation a été diligentée par des collègues qui estimaient qu’il avait fini de relever tous les défis dans cette localité, ayant obtenu à plusieurs reprises 100 % aux examens de fin d’année et impulsé presque une révolution sociale pour toute une communauté.
En octobre 2009, il rejoint son poste de directeur d’école à Alé Lô. Un mois après, en novembre, les portes du pèlerinage à La Mecque s’ouvrent à lui. Une fois à La Mecque, il est désigné comme imam par ses compagnons, qui semblaient déceler en lui les véritables traits de caractère de l’imam idéal, un choix qu’il accepta malgré lui. Par ailleurs, La Mecque, le temps du pèlerinage, a parachevé sa formation d’imam. Il y a appris des invocations qu’il n’avait jamais connues auparavant.
Quelques mois seulement après son retour des lieux saints de l’islam, il sera désigné imam de la grande mosquée de Moussanté, suite au décès de son jeune frère, l’imam Mame Tamsir Ndiour, qui avait lui aussi marqué son époque d’une empreinte indélébile. Pendant un certain temps, il cumula le poste de directeur avec ses responsabilités d’imam, selon Oumar Guèye, avant de prendre sa retraite pour se consacrer entièrement à l’imamat.
Tafsir Babacar Ndiour maintient la barre haute
Descendant d’un moukhadam de Seydi Hadji Malick, Tafsir Momar Ndiour, fondateur de la première grande mosquée de Thiès, inaugurée en 1910, l’imam Tafsir Babacar Ndiour ne rate quasiment jamais les grands rendez-vous de la cité religieuse de Tivaouane. Il ne manque jamais de puiser à la source dans ses sermons, répondant ainsi constamment à la recommandation du premier khalife de Seydi El Hadji Malick Sy, Serigne Babacar Sy, invitant les fidèles à se consacrer entièrement à l’islam, à la tarikha Tidiane, à leur métier et au pèlerinage à Tivaouane.
Sa première source reste le Coran, la sunna du Prophète et ensuite les orientations des anciens, dont Seydi El Hadji Malick Sy. Cependant, ce qui fait la particularité de l’imam Tafsir Babacar Ndiour, c’est sa capacité à contextualiser les orientations du Livre saint afin de les rendre accessibles aux fidèles musulmans.
Un homme social, un bâtisseur d’avenir et de carrière
En dehors de la mosquée, Tafsir Babacar Ndiour est décrit comme un homme social, accessible à tous. Quasiment tous les enseignants qui l’ont côtoyé, évoluant sous son autorité, ont bénéficié de sa générosité, aussi bien dans l’encadrement pédagogique que dans leurs projets sociaux. Beaucoup parmi eux ont pu construire leur maison grâce à ses conseils avisés et à ses orientations.
Son frère, l’imam Malick Ndiour, témoigne : « Si aujourd’hui je suis dans ma maison, c’est grâce à Tafsir Babacar Ndiour. Il s’est occupé de tout. Je me suis réveillé un bon jour et il m’a présenté les clés de ma maison », s’est réjoui l’imam Malick Ndiour.
Ses bienfaits touchent aussi des familles et des personnes démunies un peu partout à Thiès. « Il prend en charge des ordonnances médicales, décante des situations au sein des familles dans la discrétion la plus totale », relève Arona Bitèye, un de ses collaborateurs. « Certains nécessiteux qui font leur ziarra chez lui après la prière du vendredi, en ce mois de Ramadan, ne repartent jamais les mains vides. Des sommes d’argent, des dattes, etc., sont distribuées quasiment à longueur de journée », estime-t-il.
Selon Oumar Guèye, un des très proches collaborateurs de la famille Ndiour, Tafsir Babacar Ndiour est connu pour son intégrité, sa droiture et sa fidélité en amitié. « Depuis son enfance, il est resté sur le droit chemin tracé par les anciens », soutient-il. Il est cependant ferme sur les principes et ne laisse personne abuser de sa magnanimité.
Ibrahima NDIAYE (Correspondant)


