Le monde de la lutte est en deuil. Mouhamed Ndiaye, plus connu sous le nom de Robert Diouf, s’est éteint ce vendredi 29 août à Joal, à l’âge de 83 ans. Il laisse derrière lui l’image d’un champion hors pair, d’un mentor respecté et d’un guide moral dont l’empreinte restera à jamais gravée dans l’arène.
L’histoire retiendra son charisme, sa lucidité et surtout son rôle décisif dans l’un des moments les plus tendus de la lutte sénégalaise : le troisième duel entre Yékini et Bombardier le 2 janvier 2011.
Ce jour-là, l’affiche tant attendue menaçait de capoter avant même le coup de sifflet. Perdant du tirage au sort, Bombardier refusait obstinément de se placer du côté droit de l’enceinte, invoquant des raisons mystiques. Face à lui, Yékini restait inflexible. L’arbitre Sitor Ndiaye, impuissant, voyait la confrontation lui échapper, tandis que le public, médusé, redoutait une annulation dramatique.
Quand Robert Diouf sauva l’arène d’un fiasco historique
Alors que tout semblait perdu, Robert Diouf fit son entrée dans l’enceinte. Le silence se fit aussitôt. S’adressant à un Yékini qui lui tend l’oreille , il trouva les mots justes : « Tu peux te placer où tu veux dans l’enceinte, tu es plus fort que lui. Terrasse-le et rentrons. » Ces paroles, simples mais puissantes, galvanisèrent son poulain. Yékini céda, le combat fut sauvé. Et porté par cette énergie invisible transmise par Robert, la légende du Bassoul terrassa Bombardier sous les ovations d’un public en transe.
Ce geste dépassait le cadre du sport. Robert Diouf n’était pas seulement un lutteur avec frappe, il était un sage, un guide, un père spirituel. Ses valeurs d’humilité, de courage et de détermination ont façonné des générations. Yékini, comme tant d’autres, perd aujourd’hui bien plus qu’un encadreur : il perd un repère.
1 million en 1969, du jamais vu
Mais Robert Diouf, c’est aussi une carrière hors norme. L’arène garde encore le souvenir de ses affrontements mémorables, notamment face à Moussa Diamé en deux éditions. Pourtant, c’est surtout son premier duel contre Mbaye Guèye, le 1er Tigre de Fass, en 1969, qui marque un tournant dans l’histoire de la lutte sénégalaise. Ce jour-là, pour la première fois, un lutteur perçoit un cachet d’un million de francs CFA. Dans ce combat éclair, le jeune Mbaye Guèye, alors âgé de 23 ans et encore challenger, terrasse Robert Diouf. Au sommet de sa gloire, le Tigre réclame ensuite le prix fort – 1,5 million – pour une revanche. Mais en 1970, au stade Assane Diouf, Robert prend sa revanche et fait plier son rival.

Son parcours est également marqué par sa confrontation légendaire avec Double Less, surnommé le « géant de Malifara ». À une époque où ce dernier, pesant près de 20 kilos de plus que Robert, était redouté dans l’arène pour ses coups de poing dévastateurs, Robert osa l’affronter. Dans un combat mémorable, il réussit à s’imposer face à Double Less avant de refuser de l’affronter pour la suite de sa carrière du fait de son gabarit.
Mamady, Mbagnick et Ablaye Ndiaye, les héritiers
Né chrétien en 1942, converti à l’islam en 1977 pour porter le nom Mouhamed Ndiaye. Cette conversion lui valut quelques tensions avec ses coreligionnaires insulaires. Des menaces d’ordre mystique auraient même été proférées à son encontre. Hasard ou coïncidence, il subira une série de revers par la suite, dont un KO face à Pape Kane de Thiaroye en 1979.
Robert Diouf a disputé 137 combats durant toute sa carrière, pour un palmarès impressionnant de 118 victoires, 7 défaites et 12 nuls. L’histoire retiendra aussi que c’est lors de son duel contre Mbaye Guèye, le premier Tigre de Fass, qu’un lutteur perçut pour la première fois en 1969 un cachet d’un million de francs CFA.
Robert Diouf s’est forgé dans les « mbappat », ces tournois traditionnels qui rythment la vie communautaire après les récoltes. De là, il inspira toute une génération de champions sérères dans son parcours, dont Manga 2 et Yakhya Diop « Yékini », tous deux couronnés « Rois des arènes ».*
L’enfant de Joal ne s’est pas limité à l’arène nationale. Sous les couleurs du Sénégal, il décrocha l’or en lutte libre aux Championnats d’Afrique de 1969 et l’argent en lutte gréco-romaine en 1971. Il représenta son pays aux Jeux olympiques de Munich en 1972 puis à Montréal en 1976, faisant rayonner la lutte sénégalaise sur la scène internationale.
De Robert Diouf, l’arène retiendra le lutteur intrépide, le technicien hors pair, mais aussi l’homme de paix qui, par sa seule voix, sut sauver une affiche historique. Sa disparition plonge la lutte sénégalaise dans une profonde tristesse. Pourtant, son héritage, immense, continuera de rayonner dans le cœur des amateurs comme à travers ses fils Mamady, Mbagnick et surtout Ablaye Ndiaye, pensionnaire de l’écurie Baol Mbollo, promis à un bel avenir dans l’arène.
Merci Robert.
Par Cheikh Gora DIOP